La formule coopérative pour se faire des dictas du profit

En janvier 2008, Jim O’Shea, le rédacteur en chef du très respecté Los Angeles Times, a fait ses boîtes et est rentré à Chicago. La Tribune Company, le deuxième plus important groupe médiatique aux États-Unis, alors en grande difficulté financière, venait d’être rachetée par un magnat de l’immobilier qui martelait à tout vent qu’il fallait réduire les coûts. Devant les coupures massives du personnel qui s’annonçaient, Jim O’Shea a préféré plier bagage. « Je souhaitais qu’au moins, les économies réalisées soient réinvesties dans les nouveaux médias, mais ce n’est pas comme ça qu’ils voyaient les choses », résume-t-il.

« Toutes les agences de presse sont sensibles aux pressions économiques. Seules les agences qui sont autonomes sur le plan financier peuvent exercer un jugement indépendant de l’actualité qui leur conférera la crédibilité nécessaire pour susciter la confiance des lecteurs à l’égard de leur mission de service public. Dans une coopérative, nous pouvons réinvestir les profits dans la production de l’information et, ainsi, renforcer notre capacité d’exercer nos activités de manière autonome. »

– Jim O’Shea, cofondateur et rédacteur en chef de la Chicago News Cooperative (CNC)

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est ji-oshea.png.Alors que Sam Zell, nouveau propriétaire de la Tribune Company, demandait aux journalistes de parler « de petits chiots » pour attirer les lecteurs, Jim O’Shea voyait un média où la profondeur et la pertinence de l’information convaincraient les gens de débourser plus pour un abonnement. Après plus d’un an dans l’antre de l’Université Harvard à rédiger un livre sur l’état des médias (The Deal from Hell), Jim O’Shea a mis au monde, fin 2009, la Chicago News Cooperative (CNC).

Partout dans le monde, les annonceurs, traditionnels pourvoyeurs des journaux vendus au rabais aux lecteurs, désertent les pages des médias imprimés dont le lectorat est en chute libre. L’arrivée d’Internet et des contenus gratuits dérangent jusqu’à l’inébranlable New York Times. Dans la tourmente, les organisations médiatiques doivent trouver de nouvelles avenues pour convaincre les lecteurs de leur utilité afin de briser leur dépendance à la publicité. La presse, le quatrième pouvoir démocratique, se remet en question. Et si la formule coopérative était la solution?

Elle permettait en tout cas à Jim O’Shea de réinvestir tous les surplus dans l’organisation médiatique. « On ne peut pas se permettre de s’asseoir et de réfléchir aux possibilités pour assurer l’avenir de notre journal quand les patrons demandent des profits de 20 % et qu’ils coupent dans le personnel dont on a besoin pour relancer le lectorat. […] Je ne sais pas si la coopérative est la solution pour le journalisme du futur, je ne sais même pas si CNC va fonctionner, s’exclame Jim O’Shea en riant. Mais je pense que c’est une façon de commencer à explorer d’autres avenues. »

Car c’est difficile de demander au lectorat de changer ses habitudes et de commencer à payer plus pour un abonnement. Dans les prochains mois, le site Internet se lancera dans un créneau très spécialisé : l’éducation. « C’est un sujet que les gens ont très à cœur parce qu’il concerne leurs enfants, explique Jim O’Shea. Pourtant, les grands médias ont coupé des postes dans ces niches. » La coopérative offrira donc à une petite part de lecteurs de l’information pointue et des enquêtes sur les écoles et les politiques d’éducation dans la région de Chicago. Les lecteurs (les membres, dans ce cas-ci) pourraient ainsi accepter de débourser des sommes importantes pour accéder à cette information cruciale pour l’avenir de leurs enfants.

Pour donner une valeur ajoutée à son produit, CNC a donc besoin des meilleurs journalistes. En 2009, Dan Mihalopoulos a quitté le Chicago Tribune, pour lequel il couvrait les affaires municipales depuis plus de 10 ans, pour joindre les rangs de la Chicago News Cooperative. « Je trouvais intéressant de participer à un nouveau modèle médiatique, se souvient-il. Je suis de Chicago, j’ai grandi ici, et l’information locale est ce qui me tient le plus à cœur. Pour moi, c’était super de travailler pour une organisation qui, au lieu de couper dans le personnel qui se spécialisait là-dedans, a ajouté des journalistes pour mener des enquêtes. »

« Jusqu’à aujourd’hui, on n’a pas beaucoup de membres, admet Jim O’Shea. Mais on n’a pas fini de mettre sur pied ce qu’on veut faire. » Dan Mihalopoulos assure que jusqu’ici les commentaires qu’il reçoit de la communauté et de ses sources traditionnelles à l’hôtel de ville sont très positifs. Tranquillement, CNC construit sa réputation.

La coopérative a d’ailleurs été la première organisation externe à être publiée dans les pages du New York Times. Le prestigieux quotidien a communiqué avec la coopérative quand il cherchait, lui aussi, une façon d’augmenter son lectorat en ajoutant du contenu local dans les pages de ses différentes parutions à travers le grand pays. « C’est difficile de trouver des médias de confiance, qui ont la même conception du journalisme que nous, soutient Jim Schacter, directeur associé de la rédaction au Times. Pour nous, c’était une très belle occasion de travailler avec quelqu’un comme Jim, pour qui on a beaucoup d’estime. »

Pour l’instant, la CNC est toujours soutenue par diverses fondations. Mais Jim O’Shea est confiant : la population ne cherche pas que des histoires de petits chiots et voudra payer pour du contenu de qualité. « L’indépendance financière, c’est crucial. Si je n’ai pas ça, je n’ai pas non plus d’indépendance éditoriale. »

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