Berthe Chaurès-Louard (1889-1968)

Coopoint entame une chronique sur les pionniers de la coopération, réalisée en collaboration avec la revue d’histoire du Québec Cap-aux-Diamants.

Audace et dévouement au service de la coopération

Pierre Poulin, historien

On ne l’a pas oubliée, mais le temps fait son œuvre, et peu de personnes connaissent aujourd’hui le nom et les réalisations de Berthe Chaurès-Louard.

Berthe Llouard

Société d’histoire du Domaine-de-Saint-Sulpice, Fonds Guilde Familiale, collection Anita Dallaire


Seule femme signataire du Manifeste de la coopération publié par le Conseil supérieur de la coopération en 1940, elle fut l’une des figures de proue du mouvement coopératif québécois, des années 1930 aux années 1960. Avec Victor Barbeau, professeur à l’École des hautes études commerciales, elle fonde La Familiale, prend part à la mise sur pied de l’Alliance des coopératives de consommation (ancêtre de la Fédération des magasins Co-op) et donne une impulsion décisive à ce secteur coopératif. Elle s’intéresse ensuite à la coopération dans le domaine de l’habitation.

Née en Belgique en 1889, Berthe Chaurès immigre au Québec au début des années 1920 avec son mari, Édouard Louard. Elle s’établit à Montréal, rue Sainte-Catherine, et s’adonne à des travaux de couture. Le couple Louard devient ensuite propriétaire d’un poulailler à Ahuntsic. En 1937, après avoir entendu Victor Barbeau dans une conférence portant sur les graves problèmes économiques et sociaux de cette époque de crise, elle lui propose de fonder une coopérative de consommation. C’est ainsi que naît La Familiale.

Pendant plusieurs années, elle en assume la gérance sans salaire. Elle veille de près à l’éducation coopérative, anime des cercles d’étude, crée une Guilde des coopératrices, prend en charge le secrétariat du journal Le Coopérateur, tient des rencontres d’information. Constamment en action, elle organise autour de La Familiale un fonds de prévoyance, des services de loisirs, une bibliothèque, un camp de vacances et des expositions. Elle s’occupe en outre de la fondation d’une caisse populaire. Dans les années 1950 et 1960, elle consacre beaucoup d’énergie à la réalisation d’un projet coopératif d’habitation. Après d’incessantes démarches, elle obtient de la Ville de Montréal une partie des terrains du domaine Saint-Sulpice, où elle voit à l’implantation d’un développement domiciliaire accessible aux familles modestes.

Tenace

Berthe Louard a dû surmonter de nombreux obstacles — dont celui d’être une femme à une époque où la femme mariée avait le même statut juridique qu’un enfant mineur et ne pouvait contracter quoi que ce soit sans la signature de son mari. Elle travailla souvent dans l’illégalité, notamment à titre de gérante et de secrétaire-trésorière de La Familiale.

Dotée d’une force de caractère peu commune, elle a été plus d’une fois critiquée par des collaborateurs qui la jugeaient intransigeante, ce qui lui a occasionné des difficultés de parcours. Mais elle pouvait néanmoins compter sur des appuis indéfectibles de la part de personnalités influentes, dont Victor Barbeau et François-Albert Angers, professeurs d’économie à l’Université de Montréal, qui admiraient ses réalisations et voyaient en elle « l’incarnation vivante de la coopération ».

Une icône

Berthe Louard décède le 7 février 1968. L’année suivante, la Fédération des magasins Co-op se lance dans l’implantation de supermarchés modernes pour soutenir la concurrence : c’est la naissance des Cooprix. Le premier d’entre eux voit le jour dans le domaine Saint-Sulpice, à l’emplacement même de La Familiale. Dans les années 1980, la faillite de la Fédération des magasins Co-op fera connaître des heures sombres aux coopératives de consommation, avant qu’elles reprennent leur élan dans les années 1990, sous la bannière d’une nouvelle fédération.

Berthe Louard a reçu plusieurs hommages et distinctions, dont un doctorat honoris causa de l’Université de Montréal en 1947 et l’Ordre du mérite coopératif, accordé par le Conseil supérieur de la coopération en 1949. En 2014, elle a été honorée par la Ville de Montréal dans le cadre du programme de reconnaissance Les Bâtisseuses de la Cité, qui rend hommage à des Montréalaises ayant offert une contribution remarquable au développement de leur ville.

 Pour en savoir plus :
Archambault-Malouin D et coll. Une belle histoire qui se poursuit… D’Alexandre Bretonvilliers à Berthe Chaurès-Louard. Caisse populaire Desjardins Domaine Saint-Sulpice; mai 2002. 8 p.

Forget N, Malo MC, Harel Giasson F. Hommage à Berthe Chaurès-Louard, 1889-1968. La Guilde familiale du Domaine Saint-Sulpice; 1982.

La solution de Berthe Louard : l’idéal coopératif, 1937-1968. Bulletin du Regroupement des chercheurs-chercheures en histoire des travailleurs et des travailleuses du Québec automne 1997; 23, 2 : p. 5-20.

Cap-Aux-Diamands

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