Café Campus

Un demi-siècle d’autogestion

Simon Van Vliet

Ce n’est qu’à l’occasion de son déménagement rue Prince-Arthur, en 1993, que le Café Campus s’est structuré officiellement en coopérative. Mais l’organisation du travail et la culture d’entreprise puisaient dès le départ dans les valeurs de la coopération.

« On a mis une coquille autour de notre autogestion », résume Dominique Robert. Entrée comme serveuse au Café Campus dans les années 1970, elle en tient aujourd’hui les livres comptables. Si le modèle coopératif a forcé l’entreprise à formaliser sa structure, presque rien n’a changé dans les pratiques : « On n’a pas modifié notre fonctionnement ni nos habitudes », explique-t-elle.

« Même que je suis tout le temps surprise que ça marche encore ! » lance sa collègue Emmanuelle Collins, qui en est à son troisième mandat dans l’équipe de coordination. Elle souligne que les quelque 35 travailleuses et travailleurs sont coordonnés par une équipe de deux personnes élues pour un mandat de trois ans par la vingtaine de membres travailleurs. Ce rôle de coordination n’est pas un poste de direction doté d’un lien d’autorité, précise la coordonnatrice : « On est tous des personnes qui ne veulent pas avoir de boss ».

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Crédit : Gabriel Valois

Les décisions stratégiques sont prises en conseil d’administration et entérinées en assemblée générale. Les gens que ce mode d’autogestion indispose ne restent généralement pas longtemps au Café Campus, qui, lui, a soufflé ses 50 bougies il y a deux ans.

Une histoire tumultueuse
Né d’un mouvement de boycottage des services de cafétéria du campus de l’Université de Montréal déclenché en 1966, le Café Campus a été fondé en 1967 sous l’égide de l’Association générale des étudiants de l’Université de Montréal (AGEUM). Notons que l’AGEUM a déjà eu comme présidents Daniel Johnson père, Jean Rochon, Bernard Landry et Pierre Marois…

Le Café Campus est rapidement devenu une institution incontournable pour la population étudiante qui y trouvait à manger… et à boire ! Installé à deux pas du campus de l’UdeM, angle Decelles et chemin de la Reine-Marie, à Côte-des-Neiges, le Café Campus offrait en effet des repas à prix abordables, mais aussi de l’alcool, en plus de tolérer — bien avant sa légalisation — l’usage récréatif du cannabis. L’ambiance décontractée de ce bistro étudiant, avec son immense terrasse vitrée, en faisait un lieu de rassemblement politique et culturel incontournable.

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Crédit : Gabriel Valois

Dans la foulée de la dissolution de l’AGEUM en 1969, le Café Campus a changé de mains deux fois, d’abord sous l’égide d’une structure temporaire appelée                    « Services Campus », avant de passer aux mains de la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAECUM), fondée en 1976. Après plusieurs années d’âpres négociations, l’Association des travailleuses et travailleurs du Café Campus (ATTCC) a réussi à bloquer le projet de la FAECUM, qui souhaitait vendre l’établissement à un promoteur privé exigeant la dissolution du syndicat formé en 1974. Tous les membres du personnel du Café Campus ont donc fini par devenir collectivement propriétaires de l’entreprise, en mars 1981.

Une décennie s’écoule avant que le Café Campus ne soit menacé de fermeture, en raison de plaintes de bruit. La crise fait la manchette. La Ville de Montréal trouve un emplacement dans un ancien poste d’Hydro Québec, chemin de la Côte-des-Neiges (aujourd’hui occupé par une rôtisserie Saint-Hubert), mais l’opération avorte. En 1993, le Café est donc forcé de déménager en catastrophe dans ses locaux actuels, l’ancienne salle de spectacles La Polonaise, rue Prince-Arthur, angle Saint-Dominique. C’est à ce moment que l’établissement s’est constitué en coopérative de travail.

Un modèle d’adaptation et de résilience
« Quand on est arrivé ici, on était proche de zéro », se remémore Dominique Robert, accoudée à une table haute du Petit Campus. La serveuse, devenue comptable, explique que c’est en puisant dans les « ressources communes » de l’équipe que, lentement, mais sûrement, le Café Campus a remonté la pente.

Plutôt que d’être partagés individuellement, les pourboires sont par exemple mis en commun et réinvestis dans la coopérative. Profitant des années de vaches grasses dans les années 1990-2000, la coopérative a ainsi engrangé des surplus qu’elle a utilisés dans les années de vaches maigres, comme celles qui ont suivi la crise économique de 2008.

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Étant une coopérative à but non lucratif, le Café Campus cherche essentiellement à équilibrer ses revenus tout en maintenant des prix abordables pour sa clientèle, sans générer de trop-perçus à redistribuer aux membres sous forme de ristournes. « On essaie quand même de se
donner de bonnes conditions de travail », précise Emmanuelle Collins. Elle explique que, après une période d’essai de 12 à 18 mois, un employé à temps plein peut devenir membre régulier et avoir accès à un programme d’assurances collectives, à des formations pour évoluer dans l’entreprise et à une échelle salariale progressive selon l’ancienneté. Ces conditions sont établies dans le contrat de travail de la coopérative, « hérité » de l’époque de l’AGEUM note Dominique Robert.

Le chiffre d’affaires annuel de la coopérative s’élève aujourd’hui à 1,5 million de dollars, explique Dominique Robert, et la majeure partie sert à absorber les salaires et les frais d’exploitation du complexe de bar, discothèque et salle de spectacle, qui comprend deux salles multifonctionnelles et un étage de bureaux.

cafecampus.com

Publié en juin 2019