Les coopératives en santé : une solution de rechange pour l’avenir

Anne-Marie Tremblay

Alors que le système de santé se déshumanise, les coopératives offrent une solution de rechange intéressante de prise en charge des soins par les collectivités. Or, cette formule d’avenir manque cruellement de reconnaissance gouvernementale.

1995 — Saint-Étienne-des-Grès. C’est dans cette petite municipalité de quelque 4000 habitants que fut fondée la première coopérative de services de santé au Québec, en réponse à la pénurie de médecins. Depuis, cette formule alternative, qui se situe entre le public et le privé à but lucratif, a fait boule de neige.

Aujourd’hui, le Québec en compte une cinquantaine dans une dizaine de régions. Cependant, malgré plus de 20 ans d’existence, ce type d’organisation n’est toujours pas reconnu par le gouvernement, dénonce Jean-Pierre Girard, chercheur associé à la Chaire de coopération Guy-Bernier et chargé de cours à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. « La stratégie de développement des établissements non publics repose uniquement sur l’implantation de cliniques appartenant à des médecins ou à des pharmaciens. Le modèle coopératif passe donc complètement sous le radar », signale-t-il. Résultat : le fait de recruter des médecins et de les conserver ne repose que sur les épaules des coopératives.

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Jean-Pierre Girard

Les réformes mises en place par Gaétan Barrette, ministre de la Santé du gouvernement Couillard, ont également éloigné les instances des citoyens, en misant sur les mégastructures. C’est là une orientation que Jean-Pierre Girard comprend mal. « Plusieurs recherches, notamment en Angleterre (…), montrent clairement que l’hypercentralisation mène à un cul-de-sac et qu’il faut amener des stratégies de décentralisation pour permettre aux gens d’avoir leur mot à dire dans l’évaluation, l’organisation et la planification des services de santé. »

Ainsi, pour ce chercheur, le modèle coopératif répond en tous points à ces prérogatives. « Par sa structure, c’est un lieu favorisant le dialogue entre les usagers et les différents partenaires. Le médecin membre du conseil d’administration peut faire directement part de ses préoccupations au citoyen, et vice versa. Cela permet de construire collectivement l’offre de services et de créer des liens plus riches dans la collectivité. » Les coopératives deviennent donc un carrefour, incluant souvent une offre complémentaire qui répond localement aux besoins (psychothérapie, soins infirmiers, nutrition, etc.).

Un modèle alternatif

Pour J. Benoit Caron, ces entreprises collectives permettent une meilleure répartition des effectifs médicaux, en plus de redonner le contrôle aux citoyens. « Les usagers passent ainsi d’un rôle de consommateur à celui d’acteur impliqué dans les décisions, avec un pouvoir d’influence », explique le directeur général de la Fédération des coopératives de services à domicile et de santé du Québec.

C’est une condition sine qua non en matière de santé globale, ajoute Jean-Pierre Girard. « Les études démontrent que les gens sont en meilleure santé quand ils ont une certaine maîtrise de leur environnement. Donc, si vous êtes en mesure d’influencer l’organisation du système de santé dans le milieu où vous vivez, cela aura un impact sur votre santé personnelle. »

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Benoit Caron

Implanter une coopérative, c’est également une façon de couper l’herbe sous le pied au privé, ajoute J. Benoit Caron. « S’il y a une réponse au besoin exprimé sur le terrain, c’est moins intéressant pour les entreprises privées de s’y installer parce que le marché est occupé », dit-il. Car, si plusieurs comparent les coopératives aux cliniques privées, ce n’est pas tout à fait juste, nuance le DG. En effet, en plus d’être gérées collectivement, les coopératives sont aussi, souvent, des organisations sans but lucratif. « De plus, s’il y a une cotisation à payer, il n’est pas nécessaire d’être membre, ni de débourser, pour consulter un médecin », précise-t-il. Les membres auront plutôt d’autres bénéfices, par exemple l’accès à un service de prélèvement ou d’une nutritionniste à moindre coût.

Il faut donc permettre aux populations de créer leurs propres outils collectivement. « De plus en plus, nous démontrons que, là où s’installe une coopérative de santé, la vitalité de la localité augmente », indique J. Benoit Caron. En effet, l’accès à de bons services aux citoyens aide à inciter les jeunes familles, les travailleurs et les entrepreneurs à s’y établir. Ce phénomène est d’ailleurs au cœur du scénario du film québécois à succès La grande séduction (Jean-François Pouliot, 2003).

À tel point que, en plus de chercher le soutien du ministère de la Santé, le réseau de coops de santé tente maintenant de se faire reconnaître par les municipalités, les MRC et les régions administratives en tant qu’élément clé du dynamisme régional.

Visages multiples

Les coopératives de santé ne sont pas les seules à se développer dans ce domaine. Par exemple, la création de coopératives ambulancières a permis aux travailleurs d’améliorer leurs conditions de travail et, surtout, de devenir propriétaires de leur entreprise.

Autre exemple : le service à domicile, dont le réseau, mis sur pied en 1996, compte une centaine de coopératives et d’organismes sans but lucratif, 9400 travailleurs et quelque 100 000 usagers, rappelle J. Benoit Caron. Il propose des services allant de l’entretien ménager à l’aide à prendre un bain ou cuisiner. En effet, tout le monde peut recevoir une subvention variant entre 4 $ et 14 $ l’heure, un montant modulé selon les besoins du demandeur (personne âgée, en perte d’autonomie, signalée par le CLSC, etc.).

« En plus d’offrir des conditions de travail convenables à notre personnel, le réseau vise à fournir des services d’aide à domicile aux personnes en perte d’autonomie, et ce, peu importe leurs capacités financières ou leur âge », précise J. Benoit Caron. Ce service permet une utilisation plus judicieuse des ressources du système de la santé, ajoute-t-il. En effet, grâce à une aide de quelques heures par semaine, plusieurs aînés retardent le moment d’entrer en CHSLD et évitent parfois de se blesser en exécutant certaines activités quotidiennes.

Voilà un exemple parmi d’autres de coopératives qui se développent de façon harmonieuse et en complémentarité avec le système actuel. C’est aussi le cas de Vivacia, qui propose toute une série de services aux patients aux prises avec le cancer. Ou encore de SABSA, première coop d’infirmières praticiennes spécialisées au Québec, qui intervient notamment auprès de personnes porteuses de l’hépatite C.

« Le réseau public ne peut répondre à tous les besoins. Il faut donc chercher de nouvelles solutions, innover et occuper le territoire en dehors du privé », conclut J. Benoit Caron. Voilà autant de cas illustrant à quel point les entreprises collectives se trouvent aux premières loges pour faire face à ces défis.

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