Les coopératives en mode séduction

Anne-Marie Tremblay

Diversification du bassin de recrutement. Présence accrue sur les médias sociaux. Mise en valeur de leur image de marque. Les employeurs se mettent en mode séduction pour attirer et retenir la main-d’œuvre. Et les coopératives ne font pas exception.

L’an dernier, la Coopérative de services Rive-Sud de Lévis a dû pourvoir plus de 130 postes. Avec une équipe de 340 personnes, cette entreprise d’économie sociale œuvrant en aide à domicile est incontestablement en recrutement continu. Et la tendance semble se maintenir, puisque 62 nouveaux employés sont venus garnir ses rangs dans les 6 premiers mois de l’année 2018. 

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Isabelle Morency

D’ailleurs, la directrice des ressources humaines, Isabelle Morency, voit la demande s’accroître d’année en année, de pair avec le vieillissement de la population. Ce facteur augmente la pression sur cette organisation offrant toute une panoplie de services destinés principalement aux aînés ayant besoin d’un coup de pouce pour rester à domicile (hygiène personnelle, ménage, préparation des repas, menus travaux, etc.). Pour ajouter à la difficulté, la région Chaudière-Appalaches flirte avec le plein emploi. « La réalité, c’est que ça devient de plus en plus difficile de recruter, car la rareté de la main-d’œuvre nous touche de plein fouet », explique la responsable.

Situation généralisée

La Coopérative de services Rive-Sud n’est pas la seule dans cette situation. La rareté, voire la pénurie, touche tout le Réseau des entreprises d’économie sociale en aide à domicile (EÉSAD), qui compte une centaine de coopératives et d’organismes. En effet, leurs projections montrent que, dans ce secteur, il faudra embaucher au moins 5000 travailleurs dans les cinq prochaines années !

La situation touche aussi les autres sphères de l’économie sociale, dont le mouvement coopératif. « Il existe 7000 entreprises d’économie sociale au Québec. Rassemblant 210 900 travailleurs, elles représentent près de 10 % du PIB du Québec », dénombre Odette Trépanier, directrice générale du Comité sectoriel de main-d’œuvre de l’économie sociale et de l’action communautaire (CSMO-ÉSAC). De ce nombre, 3300 sont des coopératives ou des mutuelles, selon ses données les plus récentes.

Si le CSMO n’a pas en main de prévision d’embauche comme telle, l’équipe a sondé les gestionnaires des entreprises en économie sociale et action communautaire. Symptôme de la difficulté à recruter, la question de la relève inquiète plus de la moitié d’entre eux, et plus du tiers ont du mal à pourvoir leurs postes. « Plusieurs n’arrivent tout simplement pas à dénicher du personnel qualifié pour les postes clés, par exemple lorsque les directeurs généraux prennent leur retraite », analyse Odette Trépanier.

Se montrer sous son meilleur jour

La concurrence est telle que l’économie sociale n’a d’autre choix que de se mettre au diapason de ce qui se fait ailleurs dans le marché. Ainsi, de nouvelles stratégies d’attraction pointent à l’horizon, fait remarquer Odette Trépanier. « Entre autres, plusieurs organisations prennent conscience qu’elles doivent travailler leur marque employeur », dit-elle. Elle cite en exemple le réseau EÉSAD, qui a orchestré une importante stratégie de communication, notamment avec le site aidechezsoi.com. Ainsi, à l’aide d’un simple code postal, il est possible de connaître la ressource d’aide à domicile le plus près de chez soi et de postuler en ligne.

La Coopérative de services Rive-Sud met quant à elle de l’avant des atouts comme la conciliation travail-famille, sa flexibilité, son côté humain et son programme de formation et d’accompagnement pour séduire ses recrues. « Nous avons beaucoup développé cette offre, qui permet aux employés d’avoir une plus grande polyvalence et de progresser dans l’entreprise », explique Isabelle Morency.

L’an dernier, les travailleurs ont pu bénéficier de 4837 heures de formation, en plus de certains programmes gouvernementaux qui sont exclus de ce total, calcule-t-elle. « C’est également une façon de maximiser les compétences des gens à l’interne, alors qu’il est difficile de recruter. » Ainsi, si quelqu’un est embauché comme aide domestique, rien ne l’empêche d’être formé sur place pour devenir aide à la personne.  

Diversifier sa main-d’œuvre

La Coopérative de services Rive-Sud a également diversifié ses bassins de recrutement, lorgnant du côté des retraités, ainsi que des hommes, des immigrants, etc. De plus, l’équipe travaille de pair avec certains organismes d’employabilité. C’est tout un défi, puisqu’il ne faut lésiner sur aucun moyen pour joindre les futurs employés. Ainsi, depuis quelques mois, la coop affiche toutes ses offres sur Facebook et elle a modernisé son site Internet. « Nous avons aussi mis en place un programme permettant d’obtenir une prime de 200 $ si un employé nous recommande une personne et que cela mène à une embauche », explique Isabelle Morency.

La coop recrute aussi directement sur les bancs de l’école. Et elle n’est pas la seule, puisque 77 % des gestionnaires sondés par le CSMO se disent prêts à accueillir des stagiaires, soutient Odette Trépanier. La stratégie peut s’avérer payante, puisque la nouvelle génération recherche souvent des emplois qui s’accordent avec ses valeurs, ajoute la directrice générale du CSMO. D’ailleurs, l’économie sociale et les coopératives attirent beaucoup les 35 ans et moins, qui constituent 20 % des travailleurs du domaine et 25 % des administrateurs. Il faut dire que, avec 27 secteurs représentés (allant des médias aux garderies en passant par les services professionnels), il y en a pour tous les goûts.

Un modèle à enseigner

Toutefois, même si le modèle coopératif a tout pour plaire à la relève, il reste du chemin à parcourir pour faire connaître cette option aux jeunes. La situation s’améliore avec les années, car le CSMO multiplie les interventions auprès des étudiants, notamment à HEC Montréal ou dans les services de placement des collèges et des universités.

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Luc auderbrand

Titulaire de la Chaire de leadership en enseignement sur l’engagement social de l’Université Laval, Luc Audebrand va plus loin et prône l’intégration de contenus en lien avec les entreprises collectives, en classe. Il dénonce d’ailleurs le fait que, même si le Québec est une figure de proue en matière de coopération, l’information qui touche ce modèle est presque absente du cursus scolaire. « Pourtant, ce serait une excellente façon d’augmenter l’apport des coopératives dans notre société : des entreprises collectives qui misent sur la démocratie, en plus d’être plus durables et résistantes que leur équivalent au privé », soutient-il.

Le professeur déplore le fait que des finissants en administration obtiennent leur diplôme sans avoir été sensibilisés à l’entrepreneuriat collectif, alors que plusieurs se lanceront sûrement en affaires. S’ils ne connaissent pas cette formule, il y a peu de chances qu’ils choisissent l’entrepreneuriat collectif. C’est l’une des raisons expliquant, selon lui, pourquoi un peu moins de 10 % des entreprises au Québec ont été constituées sous une forme coopérative. Un chiffre qui stagne.

La réalité se répercute au sein même des coopératives, qui elles-mêmes doivent former leurs travailleurs à cette formule, constate Luc Audebrand. « S’ils ne maîtrisent pas les concepts, les membres ne peuvent être de bons ambassadeurs du modèle. » Le problème se pose souvent quand les fondateurs quittent l’entreprise collective. Et cette méconnaissance nuit également à la croissance du secteur. En effet, si les titulaires de poste décisionnel étaient plus conscientisés à ce type d’entreprises, ils évalueraient peut-être leurs fournisseurs autrement, en ajoutant la notion d’impact social dans leur grille d’analyse.

« Toutefois, on voit que l’offre augmente au fil du temps, nuance M. Audebrand. Par exemple, en cinq ans, nous avons mis en place cinq cours qui parlent de ces enjeux, totalement ou partiellement. Mais ce ne sont tous pas des cours obligatoires. » En fait, il faudrait mettre les bouchées doubles pour favoriser ce modèle. En effet, la société a tout avantage à accroître le nombre de coopératives dans la province, en misant non seulement sur leur création, mais en mettant de l’avant cette plus-value pour recruter la main-d’œuvre, attirer des employés et donner aux entrepreneurs l’envie de se lancer… collectivement.

servicesrivesud.ca

aidechezsoi.com

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