Les 45 ans d’une institution financière pas comme les autres

Anne-Gabrielle Ducharme

Cette année, la Caisse d’économie solidaire Desjardins fête ses 45 ans. Malgré les changements qu’a connus le Québec au niveau économique, financier et bancaire, cette caisse qui prêche pour le « faire autrement » semble plus que jamais pertinente. Entretien avec son président actuel, le syndicaliste, professeur et entrepreneur social, Gérald Larose.

Coopoint: En quoi consiste la Caisse d’économie solidaire?

Gérald Larose: C’est d’abord une coopérative d’épargne et de crédit. Mais au fil des ans, c’est devenu un centre spécialisé pour tout ce qui est démarrage et développement d’entreprises sociales et solidaires, plus particulièrement les organisations à but non lucratif (OBNL) et les coopératives.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est ¸gerald-laros.png.La Caisse a des origines syndicales, mais elle est maintenant plus largement l’institution financière des mouvements sociaux. Notons par exemple son aide financière aux groupes de femmes qui ont assuré le développement des garderies dans les années 1970-1980, ou encore, aux ambulanciers dans leur déploiement d’un nouveau service public organisé sous forme de coop.

Elle se démarque aussi par sa tendance à encourager des entrepreneurs qui n’arrivent pas à obtenir du crédit dans les institutions bancaires traditionnelles. Je pense à notre investissement dans le Cirque du Soleil, initialement un OBNL constitué de six clowns. Évidemment, à l’époque, personne ne voulait prêter de l’argent à des artistes de cirque…

C’est donc une institution à l’affût de l’innovation, qui met son expertise au service des entreprises collectives dont le but est de créer un impact social positif.

«Le Cirque du Soleil, initialement un OBNL constitué de six clowns… (…) à l’époque, personne ne voulait prêter de l’argent à des artistes de cirque…»

Coopoint: Comment se différencie principalement la Caisse des institutions financières dites traditionnelles?

G.L. : Tout d’abord, il y a la raison pour laquelle les gens viennent à la Caisse. Ils croient à sa mission, qui se résume par la promotion de placements socialement responsables, par le financement des entreprises d’économie sociale et par sa participation au développement de la finance solidaire à l’international.

De plus, contrairement aux autres institutions financières, on travaille principalement avec des entreprises collectives. On connaît leurs particularités et nous savons s’y adapter. Par exemple, beaucoup d’individus se trouvent autour de la table lors de prises de décisions, ces entreprises pratiquant très souvent une gestion démocratique.

Finalement, nos professionnels ne viennent pas tous du milieu bancaire et financier. Nous avons notamment des agents au développement économique qui proviennent du milieu du développement local et qui comprennent bien les dynamiques entourant le développement de projets collectifs.

Coopoint: La Caisse célèbre cette année son 45e anniversaire. En quoi ses origines syndicales et cléricales ont-elles encore une influence sur son fonctionnement?

G.L.: Au niveau de l’Église catholique, certaines de ses valeurs, telles le partage, la justice, l’équité et la dignité, sont en effet toujours de mise. Mais aujourd’hui, nos activités se sont complètement laïcisées.

Les origines ouvrières et militantes de la Caisse se font davantage sentir. Elles se traduisent par le refus de rémunérer notre conseil d’administration, où les membres renoncent a priori à toute compensation. En effet, selon nous, des avantages conférés aux membres du C.A. induiraient des pratiques perverses. Les membres pourraient faire des prévisions à la baisse afin d’obtenir des bonus suite à des performances élevées, ou encore, multiplier les rencontres puisque payés pour les tenir.

« Notre militantisme s’incarne aussi par des prises de positions politiques sur des sujets d’actualité. La promotion du développement durable et la dénonciation des politiques d’austérité en sont des exemples. »

Coopoint: Vous parlez du mandat « militant » de la Caisse, partie intrinsèque de sa mission. Mais cette dernière a-t-elle changé au fil des ans?

G.L.: À ce sujet les avis sont partagés. Je dirais qu’il y a eu un élargissement et un raffinement de la mission, mais pas un ramollissement. D’ailleurs, le temps nous donne raison et confirme qu’il faut continuer de la propager.

Par exemple, Desjardins souligne plus que jamais notre utilité et la pertinence de notre expertise. Cet élan de reconnaissance s’articule aussi à l’international. Le modèle québécois de développement de l’économie sociale est en effet très convoité en raison de la pluralité d’acteurs qui le constitue: tant des relais politiques que des opérateurs, des chercheurs, des artisans des mouvements sociaux, des entrepreneurs et des banquiers y sont imbriqués.

Cette qualité plurielle est explicable par la capacité de notre société de se parler. Les différents secteurs d’activités ouverts à l’économie sociale communiquent, se retrouvent dans les mêmes colloques, etc.

Notre mission ne serait ainsi pas menacée, et rien ne laisse présager son affaissement. Depuis nos débuts, des événements clés ont aussi contribué à sa consolidation. En 1996, le Sommet sur l’économie et l’emploi a mené à l’adoption du plan d’action d’économie sociale. Cette dernière a également été reconnue par une loi adoptée en 2014 par le gouvernement du Québec, et mise de l’avant par un nouveau plan d’action, s’échelonnant de 2015 à 2020.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est gerald-larose.png.: Et comment déploie-t-on un tel projet social, alors que certains, pour ne pas dire la majorité, de ses fondements entrent en contradiction avec le mode dominant?

G.L.: Sur le terrain, cela passe par le développement de logements sociaux, de garderies, par la promotion de l’agriculture biologique et de l’environnement, ainsi que par le financement des entreprises qui s’activent en ce sens.

Plus largement, il faut un renforcement de la réglementation de l’État, afin de limiter le pouvoir et l’influence du milieu de la finance sur les secteurs d’activités qui répondent aux besoins fondamentaux d’une société. Je pense aux transports, à la santé, à l’éducation et à l’agriculture.

En d’autres termes, il est nécessaire d’empêcher les acteurs de la finance de s’accaparer notre richesse collective. C’est aux communautés de gérer ces domaines économiques: autrement on court à notre perte.

Maintenant je crois que le contexte actuel est propice à la propagation de ce type de discours. Pensons aux récentes révélations des Panama Papers relatifs à la fraude fiscale. Les gens sont de plus en plus ouverts au passage à l’action pour contrer ces phénomènes.

Coopoint: Finalement, en tant que président de la Caisse, que voulez-vous léguer comme héritage à cette institution?

G.L.: En premier lieu, je veux qu’en tant qu’institution financière, les standards de qualité atteints par la Caisse soient maintenus.

Deuxièmement, que la Caisse, à l’intérieur de Desjardins, soit pleinement reconnue comme le centre spécialisé en développement des entreprises d’économie sociale.

Un troisième objectif est que la Caisse continue de jouer un rôle dans la fédéralisation des outils de consolidation de l’économie sociale. Je ne veux pas que la Caisse soit en concurrence avec d’autres institutions, je veux que les moyens s’additionnent.

Ma dernière visée est davantage d’ordre politique et idéologique. Je souhaite que le rôle de l’économie sociale dans la transformation du modèle dominant de développement économique soit mieux assuré. En effet même si ce n’est pas un crédo facile, son déploiement est nécessaire. 

Caisse d’économie solidaire Desjardins

 

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