Il y a de quoi être fiers!

Stéphane Desjardins

Pour savoir où l’on s’en va, il faut connaître d’où l’on vient.

Le modèle coopératif est inscrit dans l’ADN du Québec, car il a commencé il y a très, très longtemps. « Ça remonte aux semaines qui ont suivi la Conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques, en 1759-1760, explique Claude Béland, ex-président du Mouvement Desjardins. À l’époque, 98 % de la population de la colonie était francophone. Comme la Couronne ne voulait pas de guerre civile, elle a permis que les gens gardent leur religion et leur langue, mais les Britanniques se réservaient l’économie et l’industrie. » En un mot, les Québécois conserveraient leurs terres et y mèneraient leur vie. Mais comment survivre dans ces conditions ? En adoptant des valeurs d’entraide, de solidarité et de démocratie : « Nos ancêtres se sont lancés dans le mutualisme et le coopératisme sans trop le savoir », constate M. Béland.

Ces échanges ont duré plus d’un siècle. Comme le Bas-Canada était essentiellement agricole, il n’est pas surprenant que les premières incorporations de coopérative soient issues de ce milieu. « Les petits fermiers avaient deux chevaux et une charrue, reprend M. Béland. Ils ont créé des coops et des mutuelles pour sauver leur nation  catholique et francophone. »

Assurer la survie

« Le Québec était une société enclavée. Les pratiques collectives sont rapidement devenues des conditions de survie. Cet esprit est parvenu jusqu’à nous et fait partie de notre culture », commente Gérald Larose, président de la Caisse d’économie solidaire et ex-président de la CSN. Selon lui, la domination anglaise, qui a cessé tout récemment, a fait en sorte que les coopératives, dirigées par les francophones, ont occupé des territoires désertés sur le plan économique. Car les capitaux canadiens, jusqu’à la Première Guerre mondiale, étaient essentiellement anglophones et urbains.

Pour Gérald Larose, le mouvement coopératif québécois s’est ainsi mieux organisé et est, proportionnellement, plus solide que partout ailleurs en Amérique du Nord. « Aujourd’hui, le mouvement est puissant, comme en témoigne la défense du système de gestion de l’offre dans le cadre de la renégociation de l’ALENA », dit-il.

La première véritable coopérative québécoise est une mutuelle d’assurance : le Groupe Promutuel, fondé en 1852 par des fermiers qui voulaient se doter d’assurance collective agricole. « Un grand nombre d’initiatives remontent à la fin des années 1800, comme des producteurs laitiers d’un seul rang qui battaient le beurre et se dotaient d’un revenu commun, explique Claude-André Guillotte, professeur et directeur de l’Institut de recherche et d’éducation pour les coopératives et les mutuelles (IRECUS) de l’Université de Sherbrooke. Malheureusement, leurs récits n’ont pas tous été retenus par les historiens. »

Selon lui, on compte trois foyers d’émergence principaux du mouvement coopératif au XIXe siècle : le Royaume-Uni (coops de consommation), la France (travailleurs et artisans) et l’Allemagne (épargne et crédit, avec Raiffeisen, ce mouvement s’étendant jusqu’en Autriche, en Slovaquie et en Croatie).

Puis naît Desjardins, en 1900. Claude-André Guillotte présume qu’Alphonse et Dorimène auraient eu des échanges avec Friedrich Wilhelm Raiffeisen, car la coopérative présente, dès son décollage, plusieurs similitudes avec sa cousine allemande. Le mouvement connaît rapidement un grand succès et s’implante sur le modèle de « une caisse, une paroisse ». Desjardins en a ainsi regroupé 1500 : on n’avait qu’à chercher un clocher pour trouver la caisse, installée à proximité, souvent dans le presbytère et même le sous-sol de l’église…

Encourager le local

« À l’époque, les gens confiaient leur épargne aux banques, mais l’argent s’en allait à Montréal, poursuit Claude Béland. Les banques accordaient des hypothèques en ville. Le développement économique ne se faisait pas dans la paroisse. Et les francophones payaient des taux usuraires lorsqu’ils contractaient des emprunts, car les banquiers anglophones ne leur prêtaient pas. Ils perdaient souvent leurs fermes. Plusieurs craignaient que la société québécoise ne disparaisse. Rappelez-vous que l’exode de l’époque a signifié la migration d’un million de Québécois vers la Nouvelle-Angleterre. Avec Desjardins, l’argent demeurait dans la paroisse, et les gens canalisaient leurs épargnes dans le développement de leur milieu. C’était fondamental. » Desjardins devint ainsi rapidement une formidable école de démocratie, d’économie et de finance.

Quand Alphonse Desjardins décède, en 1931, le mouvement compte 30 caisses. Quand Claude Béland se joint au mouvement, en 1960, il en compte plus de 1000. « Ma famille s’était installée à Outremont en 1944 ; mon père, Benjamin, a fondé la caisse populaire locale, dit-il. Il était commerçant et vendait des fournitures et des appareils électriques. Nous étions la 48e caisse. »

M. Béland se souvient avec fierté que Desjardins a frappé son premier milliard d’actifs au début des années 1960, et son deuxième une décennie plus tard. Aujourd’hui, ils dépassent les 210 milliards, et Desjardins est considéré comme le plus important employeur privé au Québec.

Pour Claude Béland, le coopératisme prôné au départ par Desjardins colle historiquement aux valeurs judéo-chrétiennes du peuple québécois, axées sur le partage et l’égalité.

Lors de l’exode, le mouvement essaime avec les francophones qui travailleront massivement pour les filatures et créeront de petits commerces en Nouvelle-Angleterre. En 1907 émergent les credit unions, notamment à Lowell et Boston, rappelle Claude-André Guillotte. En 1922, la fusion, forcée par Québec, de trois coopératives (dans le grain, le bétail et les produits laitiers) donne naissance à La Coop fédérée. « Le pouvoir politique voulait garder le contrôle, rappelle le professeur. C’était un coup de force : Québec adopte alors une loi spéciale et nomme les premiers administrateurs. »

Dans les années 1940, les fonctionnaires du gouvernement du Québec lancent leur mutuelle, qui deviendra La Capitale. Dans la région de Québec, la population ouvrière ne peut se payer de services médicaux, et le docteur Jacques Tremblay fonde la Coopérative de santé du Québec, qui deviendra SSQ Groupe financier. Elle connaîtra une forte croissance grâce au réseau syndical.

Au cœur des années 1950, Desjardins perce des milieux comme celui des policiers et des pompiers de Montréal. En 1955, jeune avocat, Claude Béland fonde une coopérative dans les taxis. C’est l’ère des trente glorieuses.

Révolution pas si tranquille

La Révolution tranquille, un mouvement social unique au monde, va alors propulser le monde coopératif. « On passe du peuple le plus analphabète d’Amérique du Nord à l’un des plus développés, commente M. Guillotte. Desjardins deviendra l’un des plus grands succès d’affaires en Amérique du Nord. Au début des années 1960, le mouvement prête même au gouvernement du Québec. Les banques ne l’ont jamais vu venir… Québec scinde rapidement sa loi des coopératives en deux secteurs : la finance et les autres. Desjardins avait alors pris beaucoup d’importance.

Toujours dans les années 1960, les premières coopératives d’habitation voient le jour, avec des hypothèques étalées sur 30 ou 40 ans, pour financer l’achat et la rénovation d’immeubles. Le mouvement profite d’un nouveau programme d’accès au logement du gouvernement Trudeau (père). « Aujourd’hui, le Québec dispose du plus important parc de logements coopératifs, même comparativement aux Amériques et à l’Europe », déclare Gérald Larose.

Dans les années 1970, Agropur hérite de la marque Yoplait, que détient la coopérative française SODIAAL (dont les activités ont été revendues à la multinationale General Mills en 2011). Les Québécois n’avaient jamais goûté à du yogourt à l’époque. Agropur en fera un énorme succès et répétera son exploit avec la marque iögo, lancée en 2012.

Mais le modèle de l’État providence, cher à la Révolution tranquille, ne suffit plus. « Dans les années 1980 et 1990, les citoyens passent à l’action et se donnent des services, notamment en santé et dans le monde funéraire, » reprend M. Guillotte. Le mouvement n’est plus seulement rural depuis longtemps.

Et il a un poids politique indéniable , ayant notamment l’écoute du gouvernement de René Lévesque. Dès 1976, Lise Payette est nommée ministre des Consommateurs, Coopératives et Institutions financières. Puis, en 1981, Jacques Parizeau devient ministre des Institutions financières et des Coopératives. « Le mouvement coopératif ne s’est pas développé juste par lui-même, défend Gérald Larose. Il s’est appuyé sur des mouvements sociaux et syndicaux, des gens qui partageaient des idéologies collectivistes, un espace social qu’il a choisi d’occuper. »

L’époque du néolibéralisme

La fin de la Révolution tranquille s’accompagne d’une certaine glorification du succès individuel. La mondialisation et le néolibéralisme des années 2000 réconcilient les Québécois avec l’argent, et le profit n’est plus péché comme il l’était il y a un siècle.

« J’ai 86 ans et connu trois grandes périodes de l’histoire récente du Québec, explique Claude Béland. Avant 1960, nous étions une société catholique, française et agricole, tissée serré. Jusque dans les années 1980, la Révolution tranquille était basée sur des valeurs d’égalité, de liberté, de solidarité et de progrès. Ça a porté le mouvement coopératif. Depuis les années 1980, on bascule dans le monde des économistes : c’est le triomphe de l’individualisme et des inégalités sociales. »

Claude Béland dresse un portrait lapidaire et sans appel de l’époque actuelle : « Les écarts de revenus entre riches et pauvres n’ont jamais été aussi grands, dit-il. Après la Deuxième Guerre mondiale, les nations ont créé l’ONU et signé la Déclaration des droits de la personne. Les jeunes ne savent même pas ce que c’est ! Pourtant, ce sont les valeurs coopératives qui se retrouvent dans cette déclaration : liberté, égalité, démocratie… » Il a écrit un livre sur le sujet, Plaidoyer pour une économie solidaire (MédiasPaul éditeur, 2009, 156 p.), qui prône une revalorisation de l’éthique, de l’humanisme et des valeurs collectives.

« L’histoire des civilisations nous apprend que, lorsqu’on crée des inégalités, ça finit toujours mal, reprend-il. C’est pour ça que je vois un bel avenir pour le mouvement coopératif. »

Reprendre le haut du pavé

Si le mouvement coopératif n’est plus à l’avant-scène, joue-t-il encore un rôle important ? Sans aucun doute : « Les jeunes générations se regroupent plus que jamais : coworking, fadlab, working labs, incubateurs; elles réagissent à l’individualisme ambiant, qui ne colle pas à leurs valeurs, constate le professeur Guillotte. Face à la mondialisation, les gens aspirent à s’approprier leur travail et leur quotidien. Et les coopératives pèsent lourd dans l’économie : elles brassent des milliards, mais on ne le sait pas ! »

Gérald Larose donne l’exemple des humoristes, qui ont préféré fonder une coopérative lorsqu’ils ont quitté Juste pour rire dans le contexte du scandale de Gilbert Rozon. « Le mouvement coopératif québécois fait envie à l’étranger, affirme Gérald Larose. Il ne comporte pas juste des entreprises collectives : au Québec, 84 professeurs et deux chaires s’y intéressent. Les jeunes sont fortement intéressés au mouvement. Par exemple, cet été, un groupe est venu à la Caisse d’économie solidaire pour financer le lancement de leur coop de jeux vidéo. »

Pour Gérald Larose, la vague du néolibéralisme va bientôt passer. Le retour du balancier va favoriser l’entrepreneuriat collectif. « Le mouvement est un géant économique, mais un nain politique et médiatique, dit-il. Les coopératives occupent 10 % du PIB québécois : c’est deux fois plus qu’au Canada anglais et quatre fois plus qu’aux États-Unis. C’est certain que le coopératisme va revenir à l’avant-scène. »

« Les Milléniaux sont particulièrement attachés aux valeurs collectives, analyse Claude-André Guillotte. Si les milieux de l’enseignement n’ont pas encore allumé, l’étincelle se fera inévitablement. J’ai bon espoir de voir une nouvelle génération de coopératives, qui vont proposer des modèles de plus en plus innovants. La nouvelle génération veut travailler autrement, et c’est souhaitable pour tout le monde. »

Les coops ne datent pas d’hier

  • Apparition dans l’Égypte ancienne : Regroupement des scribes en coopératives
  • 1759-1760 : Dispersion du mutualisme et de la coopération dans la Nouvelle-France, devenue colonie britannique après la Conquête
  • 1761 : Formalisation du mouvement par la création d’une coopérative britannique de tisserands, qui se regroupent pour acheter des denrées de consommation courante
  • Milieu du XIXesiècle : Apparition de petites coops locales s’organisent en Europe, en Amérique du Nord et au Japon
  • 1844 : Création de la Rochdale Society of Equitable Pioneers, une coop britannique citée en exemple comme étant la première à se baser sur les valeurs coopératives actuelles (un membre/un vote et répartition des bénéfices entre tous les membres)
  • 1852 : Fondation du Groupe Promutuel
  • 1862 : Fondation de la première coopérative de crédit par l’Allemand Friedrich Wilhelm Raiffeisen
  • Fin des années 1800 : Apparition des premières caisses agricoles québécoises
  • 1892 : Fondation de l’Alliance Nationale, ancêtre de l’Industrielle-Alliance, qui se démutualisera en 2000
  • 1900 : Fondation du Mouvement Desjardins
  • 1922 : Création de La Coop fédérée
  • 1938 : Création de la Société coopérative agricole du Canton de Granby, qui deviendra Agropur
  • 1939 : Création des Pêcheurs-Unis du Québec, en Gaspésie.
  • 1940 : Fondation du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité
  • 1941 : Fondation de La Mutuelle des Employés civils, société de secours mutuels (la Mutuelle des Fonctionnaires), qui deviendra La Capitale
  • 1944 : Création de SSQ Groupe financier
  • 1982 : Première loi québécoise sur les coopératives
  • 1988 : Création de la Coopérative de développement régional de Montréal, qui deviendra la Maison de la coopération du Montréal métropolitain en 2015 (MC2M)
  • 2012 : Année internationale des coopératives de l’ONU

Sources : IRECUS, MC2M, CQCM

De la lecture

Béland, Claude. L’évolution du coopératisme dans le monde et au Québec. Fides ; 2012. 320 pages.

Draperi, Jean-François. La république coopérative. Larcier éditeur ; 2012. 327 pages.

Curl, John. For All the People: Uncovering the Hidden History of Cooperation, Cooperative Movements, and Communalism in America. PM Press; 2009. 506 pages.

The Co-operative Revolution, A Graphic Novel, Polyp; 2012. 80 pages.

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