Histoire : Cyrille Vaillancourt (1892-1969)

Un bâtisseur dans la foulée d’Alphonse Desjardins

Paul Poulin, historien

À l’époque où il fréquentait le collège de Lévis, Cyrille Vaillancourt comptait parmi ses enseignants l’abbé Philibert Grondin, bras droit d’Alphonse Desjardins, auteur du Catéchisme des caisses populaires et propagandiste des caisses dans les journaux.

À plusieurs reprises, l’élève a accepté de rendre service à son professeur en allant livrer ses chroniques aux bureaux de La Vérité, à Québec. À 15 ans, il assistait à l’assemblée générale annuelle de la Caisse populaire de Lévis, présidée par Alphonse Desjardins. Peu à peu, il découvrait ainsi le monde des caisses populaires et la mission de ce grand projet d’émancipation économique. Le jeune collégien n’imaginait sans doute pas qu’il serait un jour à la tête des caisses populaires et qu’on le considérerait comme l’un des grands continuateurs de l’œuvre d’Alphonse Desjardins.

Cyrille Vaillancourt naît à Saint-Anselme le 17 janvier 1892. Après ses études au collège de Lévis, il amorce sa carrière au ministère de l’Agriculture du Québec, où il se fait vite remarquer par son esprit l’initiative. Dès 1917, on lui confie la direction du Service de l’apiculture, auquel viendra s’ajouter celui de l’industrie de l’érable. Constamment à l’affût de moyens pour améliorer la production et la mise en marché du miel et des produits de l’érable, il met sur pied la Société coopérative des apiculteurs et la Société coopérative des producteurs de sucre d’érable, dont il sera le gérant jusqu’en 1969.

L’homme fait son entrée au Mouvement Desjardins en 1924 comme administrateur de l’Union régionale des caisses populaires Desjardins de Québec. Il accède à la présidence deux ans plus tard. On le retrouve aussi dans l’équipe de direction de la Caisse populaire de Lévis à partir de 1929.

Entouré d’anciens collaborateurs d’Alphonse Desjardins, il nourrit l’ambition de compléter l’œuvre du fondateur et de réaliser les plans qu’il avait esquissés pour regrouper les caisses, créer des institutions complémentaires et assurer l’éducation coopérative et financière des membres et de la direction.

Un bâtisseur
L’homme est éloquent. Il possède une grande énergie et un excellent sens pratique. Profondément croyant, il voit la coopération comme une expression des valeurs chrétiennes de charité, d’entraide et d’amour du prochain. Au moyen des caisses, il rêve comme Alphonse Desjardins de bâtir l’indépendance économique des Canadiens français.

En 1932, au moment où la crise économique fait rage, il est le principal instigateur de la création d’une fédération provinciale pour regrouper les unions régionales mises en place après le décès d’Alphonse Desjardins et pour unifier le mouvement. Il en dirigera les destinées durant 37 ans, à titre de président et de gérant de 1932 à 1936, puis à titre de gérant ou de directeur général de 1936 à 1969, année de son décès.

Cette fédération, qui bénéficiera pendant un certain temps d’une subvention gouvernementale, permettra de mieux encadrer l’activité des caisses et des unions, et de consolider le mouvement.

La tâche de Vaillancourt ne sera pourtant pas facile. Dans les premières années, il aura fort à faire pour aplanir les difficultés liées au partage des responsabilités entre instances régionales et provinciale, aux divergences d’opinions et même aux rivalités politiques parmi les membres du conseil d’administration.

Rassembleur, il ne cache toutefois pas ses allégeances politiques libérales. Il est d’ailleurs nommé conseiller législatif en 1943 puis sénateur l’année suivante. Voilà qui alimente certaines tensions avec ses collègues proches de l’Union nationale de Maurice Duplessis.

Développer le réseau
Au fil des ans, avec ses collaborateurs des unions régionales et de la Fédération, le sénateur Vaillancourt travaille au développement du réseau des caisses, à sa sécurité administrative et financière, à la défense des intérêts des caisses au sein du système financier canadien et à l’obtention des lois qui les régissent, en plus de voir à la création ou l’acquisition de sociétés filiales dans les domaines de l’assurance et de la fiducie. Tantôt initiateur, tantôt accompagnateur, il contribue de près à poser les premiers jalons du groupe financier intégré de nature coopérative que l’on connaît aujourd’hui. Une publicité célèbre, diffusée à la télévision en 1969, année de son décès, vient souligner que le Mouvement Desjardins regroupe alors huit institutions. Plusieurs se rappellent encore aujourd’hui du truc mnémotechnique que propose la jeune Marie-Josée Taillefer pour se souvenir de chacune d’entre elles : « pop-sac-à-vie-sau-sec-fi-co-pin ».

Cyrille Vaillancourt aura manifesté un intérêt constant pour l’éducation coopérative, comme en témoigne son soutien à la Revue Desjardins, à la Chaire de coopération de l’Université Laval et à l’Institut coopératif Desjardins.

Soucieux de regrouper l’ensemble des coopératives québécoises pour mieux promouvoir la coopération, il a participé, aux côtés du père Georges-Henri Lévesque, à la fondation du Conseil supérieur de la coopération en 1939.

Au cours de sa vie, Cyrille Vaillancourt aura en outre su conjuguer coopération et action philanthropique, notamment dans la Société de Saint-Vincent de Paul de Lévis qu’il préside pendant plus de 30 ans.

Au terme de cette carrière bien remplie et particulièrement fructueuse, ses compagnons de route ont estimé que, de la crise des années 1930 jusqu’au cœur de la Révolution tranquille, Cyrille Vaillancourt a apporté une contribution déterminante à l’essor du Mouvement, qu’il a été un « guide », voire un « architecte ». Surtout, plusieurs voient en lui le « second fondateur des caisses populaires ».

Publié en juin 2019
Cap Diamands