Coopérer : un passeport pour l’emploi

Anne-Marie Tremblay

Quand Olymel a décidé de recruter une centaine d’employés directement de l’île Maurice et de Madagascar, l’entreprise a mis toute la communauté environnante dans le coup.

L’épicerie du coin a acheté des bananes plantain, la municipalité a organisé une séance publique d’information, et les organismes locaux ont donné un coup de pouce aux démarches juridiques.

Ainsi, quand ils sont débarqués dans trois villages de Beauce en plein cœur de l’hiver, ces Africains avaient non seulement une adresse, mais aussi un frigo rempli et tout le matériel pour se connecter à Internet et joindre leur famille, relate Louis Banville, vice-président aux ressources humaines d’Olymel, une filiale de La Coopérative fédérée, qui compte plus de 12 500 travailleurs. Pour l’entreprise, la mobilisation des différents acteurs constitue l’un des éléments clés d’une intégration réussie.

En effet, cela permet d’atténuer le choc de l’arrivée pour ces nouveaux venus, en plus de préparer le terrain. « C’est important de faire bien comprendre à tout le monde, qu’il s’agisse des citoyens de la municipalité, du syndicat et des autres employés, que le recrutement de travailleurs étrangers temporaires est un recours ultime », explique-t-il. Pas question ici de « voler des jobs », comme le craignent certains, mais plutôt de pourvoir les postes dans un contexte de « pénurie de la main-d’œuvre », précise le vice-président.

En effet, si 70 % des employés d’Olymel vivent à 50 km ou moins de leur lieu de travail, la main-d’œuvre locale n’est pas assez nombreuse pour répondre aux besoins croissants de l’entreprise productrice de viande et de volaille. Signalons que, l’an dernier, Olymel a embauché plus de 1300 personnes. La compagnie n’a d’autres choix que d’agrandir son territoire de recrutement. Ainsi, 20 % de ses troupes ont été repêchées grâce à des organismes bassin des immigrants et sont constituées de nouveaux arrivants, de demandeurs d’asile, de nouveaux arrivants, etc. Le solde de 10 % est plutôt formé de travailleurs étrangers temporaires dont le permis est renouvelable, comme ceux qui sont débarqués de l’île Maurice et Madagascar en 2018.

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Louis Bainville

« Mais ce que nous voulons, c’est que tous ces employés deviennent permanents chez nous », ajoute Louis Banville. C’est pourquoi un accueil de la communauté, et une bonne dose d’ouverture de part et d’autre, sont essentiels. Autre élément de succès, selon Louis Banville : offrir un traitement égal à tous, tant au point de vue du salaire que des conditions de travail. Pas question donc de payer moins à ces recrues d’ailleurs, ni de trop les chouchouter. Par exemple, un conseiller à l’intégration s’occupe de tous les nouveaux employés, peu importe leur origine, bien qu’une autre dimension s’ajoute dans le cas de travailleurs étrangers. « Toutefois, il faut trouver le juste milieu pour bien encadrer ces nouveaux arrivants sans créer d’injustice ni les infantiliser », avertit Louis Banville.

Un bon filon

Car il ne faut pas se le cacher : tout comme les travailleurs temporaires recrutés par Olymel, les immigrants reçus au Québec sont triés sur le volet. Scolarisés, ils sont bien souvent surqualifiés pour l’emploi qu’ils occupent, affirme Neal Santamaria, chercheur à l’Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants (IRIPI) au Collège de Maisonneuve. « Ils sont sélectionnés en fonction de leurs compétences, et la grande majorité d’entre eux parlent français », dit-il. Si ce n’est pas toujours un réflexe, de plus en plus de PME partout au Québec risquent de prendre le virage interculturel pour combler leurs besoins. Un avantage pour tous, selon lui. « D’autant plus que les gens veulent faire leurs preuves et sont souvent très dévoués au travail. »

D’où l’importance de leur laisser la chance d’exploiter leurs talents au maximum de leurs capacités, comme c’est le cas chez Olymel, qui assure la formation de sa main-d’œuvre à l’interne. Ainsi, tout le monde peut grimper les échelons. « Certains employeurs vont aussi proposer un poste à une personne en lui indiquant qu’ils savent qu’elle est surqualifiée pour ce boulot, mais en s’engageant à lui offrir les conditions pour évoluer dans la compagnie », cite en exemple Neal Santamaria. L’organisation peut donc instaurer des horaires flexibles pour que le travailleur puisse obtenir les équivalences requises ou carrément le former en entreprise. « C’est vraiment une stratégie gagnant-gagnant », ajoute-t-il.

Créer sa coop… et son emploi

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est olymel-2.png.Comme il permet de créer sa propre entreprise, le milieu coopératif s’avère aussi une avenue intéressante pour l’intégration des nouveaux arrivants, poursuit le chercheur. C’est le cas de Nettoieprêt, une coop de travailleurs spécialisée en entretien ménager industriel et commercial de Québec, fondée en 2011 par un groupe d’immigrants arrivés depuis peu de Colombie. « On faisait tous des études pour apprendre le français le jour et on travaillait de soir ou de nuit en entretien ménager », se rappelle Maricela Vargas, membre fondatrice et responsable des ressources humaines.

Comme il était difficile pour eux de se dénicher du boulot, le groupe composé de professionnels formés pour être avocat, ingénieur ou psychologue a décidé de lancer une entreprise collective en entretien ménager pour avoir un meilleure mainmise sur son gagne-pain. En devenant propriétaires de leur entreprise collective, ils se sont dotés d’une marge de manœuvre dans la gestion de leur budget, de leurs salaires, etc. « On paie le tarif horaire au vrai prix vendu, soit entre 17 et 20 $ l’heure. Ce salaire est plus élevé que ce qui est offert habituellement sur le marché », précise Maricela Vargas.

C’est une façon également de procurer une première expérience de travail à d’autres nouveaux arrivants. Chaque recrue est donc jumelée sur le terrain avec une personne d’expérience. C’est ainsi plus facile pour les nouveaux venus qui ne connaissent pas encore la langue, ni la culture. « Et la solitude est parfois pesante, surtout qu’on ne sait pas à qui poser nos questions. Comme nous sommes tous passés par là, on devient un peu une référence pour eux », mentionne la responsable.

C’est également un outil fantastique pour toucher à tous les rouages d’une entreprise, notamment en siégeant au conseil d’administration. « Participer aux décisions, discuter avec les autres membres sont autant d’occasions d’apprentissage, que ce soit en gestion ou en vision stratégique. Cela permet d’acquérir des compétences transférables dans plusieurs domaines différents », explique Neal Santamaria. D’ailleurs, Maricela Vargas reconnaît que c’est grâce à son implication à Nettoieprêt qu’elle a osé s’exprimer en français en public. Aujourd’hui, elle exerce le métier de psychologue, en plus de travailler aux ressources humaines de la coopérative à temps partiel.

De l’Afrique à la Côte-Nord

C’est également le cas à la Coopérative Forestière de La Nord-Côtière, qui embauche chaque année des travailleurs issus de l’immigration. Ainsi, une vingtaine d’employés provenant principalement de pays d’Afrique comme le Rwanda, le Burundi ou le Cameroun, mais aussi la France ou le Mexique, s’installent dans des campements forestiers ou des hôtels de la Côte-Nord pendant l’été, notamment pour des opérations de reboisement. « C’est tout un atout pour nous, car il est parfois difficile de recruter de la main-d’œuvre saisonnière », explique William Lebel, directeur général.

Mais ces derniers ne sont pas confinés à des postes de terrain : ils occupent tous les échelons de l’entreprise, précise William Lebel. « Peu importe la nationalité, la couleur des yeux ou des cheveux, on cherche de bons travailleurs. Et pas seulement des ouvriers, mais aussi des chefs d’équipe ou des techniciens en foresterie fraîchement diplômés », ajoute le directeur général. Il cite en exemple un chef d’équipe du reboisement, qui parlait la même langue que plusieurs autres employés. « C’était bien pratique, parce que parfois, avec la fatigue ou les différences culturelles, il peut y avoir des malentendus ! »

Si les travailleurs venus d’ailleurs doivent s’adapter à notre réalité, ceux d’ici doivent également se montrer ouverts. « C’est sûr qu’il y a de l’éducation et de la sensibilisation à faire. C’est un travail de tous les jours », indique William Lebel. Mais une intégration harmonieuse est possible. La preuve ? La coop reçoit des travailleurs issus de l’immigration depuis 18 ans, et ce, uniquement grâce au bouche-à-oreille. Depuis, la diversité fait partie de la coopérative, qui a inscrit cette valeur en toutes lettres dans sa mission.

Que ce soit à Olymel, à la Nord-Côtière ou du côté de Nettoieprêt, le concept de coopérative offre donc un tremplin pour l’intégration des immigrants. Voilà une formule qui pourrait bien faire boule de neige !

olymel.ca

nettoiepret.net

lanordcotiere.com

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