Pour durer, les safranières s’organisent en coop

Alexandra Lopis

C’est dans la zone de Taliouine-Taznakht, dans les provinces de Taroudannt et d’Ouarzazate au Maroc que se trouve le fief traditionnel du safran marocain. Ici, près de 1370 familles paysannes et environ 8000 personnes sont directement concernées par la culture de cet « or rouge ».

Dans ces régions situées sur le contrefort de l’Anti- Atlas et du Haut Atlas, des milliers de paysans  plantent à l’infini le Crocus Sativus. Taliouine détient la majorité des cultures de safran, avec un nombre de parcelles estimé à plus de 3000, entre 1200 et 2400 mètres d’altitude. A Taznakht, cette production représente, avec le tissage des tapis de laine, un revenu indispensable à l’économie paysanne.

Le safran occupe tous les membres de la famille, les hommes pendant 11 mois et les femmes pendant un mois, lors de la cueillette et l’émondage des pistils. Pour obtenir un kilo de safran, il faut près de 235000 fleurs et 250 heures de travail, sans compter la plantation et le suivi tout au long de l’année. Une femme professionnelle met 65 minutes pour en collecter un gramme.

« Le safran a permis de maintenir les populations dans une zone montagneuse déshéritée avec des superficies agricoles faibles et un climat rude. Il fait office de culture de rente, au sein d’un système agricole quasiment autarcique. Il a une valeur de monnaie locale, et son cours varie selon la période de l’année et les résultats de chaque récolte automnale », explique Omar El Jid, chef du pôle Economie Sociale et Solidaire au sein de l’association Migrations & Développement (M&D).

Structurer la filière

Le Maroc est le seul pays africain à produire du safran. Sa production est estimée à trois tonnes par an, et le classe en quatrième position derrière l’Iran, l’Inde et la Grèce.

Depuis 2000, l’association franco-marocaine Migrations & Développement (M&D) aide la filière à s’organiser. « M&D a été créée en 1986 par des migrants pour mener des actions de développement dans leur région d’origine, frappée par une sécheresse sévère depuis les années 70 », raconte Omar El Jid. Établie à Marseille en France et au Maroc, son but est de favoriser le développement socio-économique des zones les plus marginales des montagnes de l’Anti-Atlas et du Haut Atlas.

Leurs premières actions ont porté sur les infrastructures: travaux d’électrification et d’aménagement hydraulique. Progressivement, l’association a aidé à la création de coopératives et au renforcement de leurs capacités: « L’objectif est que l’organisation de la filière profite aux producteurs de façon pérenne, en éliminant les intermédiaires et en réduisant les pratiques illicites comme la falsification du safran ».

Des coops pour protéger le safran et les producteurs

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est maroc.png.Avant l’intervention de M&D, il n’y avait qu’une seule coop dans la zone de Taliouine. La Coopérative Souktana du Safran, créée en 1979, reste encore aujourd’hui la vitrine de la filière. Située sur une route reliant Agadir et Ouarzazate, elle compte 154 adhérents et exploite 275 hectares.

M&D a soutenu la création d’une vingtaine de coopératives et a engendré la multiplication de celles-ci. Leur nombre est passé de 2 en 2004 à 61 aujourd’hui, regroupant 2552 producteurs.

« En plus d’une gestion démocratique, les coopératives peuvent maîtriser la qualité de leur produit et garantir la traçabilité de la production, chose que les autres entreprises ne font pas nécessairement ». Elles sont aussi une alternative plus intéressante pour atteindre les marchés internationaux et réduire l’écart entre le prix payé au producteur et le prix du marché.

Des conditions pour en vivre durablement

Le safran est souvent vendu de façon informelle et à un faible prix, tandis que les revendeurs dans les souks en profitent largement. Alors que les producteurs individuels négocient la vente entre 15 et 25 dirhams le gramme, les coopératives ont elles décidé d’adopter un prix unique, soit 35 dirhams.

Pour être en cohérence avec ce tarif, une organisation rigoureuse et des améliorations ont dû être apportées pour obtenir une qualité et une traçabilité irréprochable du produit. Pour ce faire, des formations destinées aux producteurs et responsables des organisations paysannes ont été réalisées entre 2004 et 2012.

Grâce à ce travail, une appellation d’origine contrôlée, « Safran de Taliouine AOP », a été mise en place en 2010. Des actions de sensibilisation sont également menées auprès des consommateurs sur l’importance d’acheter du safran labellisé : plus cher et de meilleure qualité, il est aussi la garantie que c’est le producteur qui profitera des bénéfices.

Dans le cadre du travail mené par M&D, un Festival du Safran de Taliouine a été créé en 2007. En plus de l’aspect touristique, ce rendez-vous annuel est un lieu d’échanges privilégié pour faire connaître et valoriser l’épice marocaine, essentiellement destinée à l’exportation, et dont les propriétés exceptionnelles (culinaires, médicinales, cosmétiques) apportent une renommée nationale et internationale à ces régions.

« Les coopératives peuvent maîtriser la qualité de leur produit et garantir la traçabilité de la production »

Poursuivre les efforts

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est safran2.png.En dix ans, la filière a connu une grande évolution : augmentation du nombre de coopératives, obtention de l’AOP, création d’une Fédération interprofessionnelle marocaine de safran et le rassemblement de 41 coops en groupement d’intérêt économique (GIE). Ces organisations jouent un rôle de partenaires entre l’Etat et les producteurs, notamment en termes de subventions, et encouragent ces derniers à se regrouper pour mieux défendre leurs intérêts. « On note aussi une nette amélioration des conditions de travail des familles qui exploitent le safran. Aujourd’hui, il reste à développer le positionnement du safran marocain par rapport à l’offre internationale, et à améliorer sa productivité, conclut Omar El Jid, Nous sommes aussi prêts à coopérer avec les acteurs de l’économie sociale et solidaire de différents pays comme le Canada, pour créer des liens avec les coops locales du safran ».

Les coopératives de Taliouine et Taznakht poursuivent leur développement et continuent de défendre leur place de « capitale » du safran marocain : là où est cultivé l’un des meilleurs −fruit du climat, de l’altitude et d’un savoir-faire transmis depuis des centaines d’années par les villageois, de génération en génération.

Coopérative Souktana du Safran Facebook

 

Laisser un commentaire