La révolution du partage n’aura pas lieu sans les coops

Véronique Chagnon

L’enfant chéri est devenu l’ennemi à abattre. Partout, des voix s’élèvent (et des poursuites judiciaires) pour dénoncer la structure exploitante d’Uber, qui exporte son application mobile, et importe les profits. C’est donc ça, l’économie de partage? Non, répond Michel Bauwens, chercheur et fondateur de la Fondation P2P, grand think thank du «pair-à-pair »

Mais les possibilités de l’économie de partage sont immenses. Et le modèle coopératif est la pièce manquante de cette nouvelle voie commerciale assez radicale pour changer le monde.

40 milliards, et le compteur tourne. C’est la valeur en bourse estimée d’Uber, géant du transport issu de la Silicon Valley californienne.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est stréliski.png.« C’est une vraie révolution qui vient du 2.0. Et elle aura nécessairement lieu. N’allez pas croire que c’est en érigeant deux ou trois règlements qu’on va y échapper», lance Jean-Jacques Stréliski, professeur à HEC, à propos de ces plateformes qui, tout à coup, permettent à l’humanité de constituer des bassins de ressources jusqu’ici inexploitées. Ces ressources, ce sont vos chambres d’amis (Airbnb), la banquette arrière de votre voiture (UberX, Lyft), les pelles, ce coin libre de votre sous-sol (Sharemystorage). Même les municipalités en profitent pour faire profiter leurs camions au repos à une ville voisine (Munirent), et les cliniques pour partager des équipements médicaux coûteux (Cohealo).

Des transactions menées de citoyen à citoyen rendues possibles par des programmeurs qui ont mis sur pied des plateformes « pair-à-pair », qui concentrent l’information fournie par des milliers d’usagers. UberX, c’est, tout au plus, une application sophistiquée qui lie les chauffeurs de votre ville qui ont signalé leur disponibilité à d’autres usagers ou vous-même, qui souhaitez rentrer à la maison après une soirée au resto.

Le modèle promet mer et monde. Écolo parce qu’il parie sur des ressources existantes, social parce qu’il a le pouvoir de provoquer des rencontres et de faciliter l’accès au travail, innovant parce que la force du réseau mis ensemble pousse à s’améliorer.

Michel Bauwens, cet ancien analyste des tendances chez Belga (sorte de France Télécom belge), est tellement convaincu que l’économie de partage peut changer le monde qu’il y a dédié son changement de carrière et tente de convaincre qu’un tout nouveau système est possible grâce au pair-à-pair. « J’étais de plus en plus inquiet de l’état du monde, préoccupé par l’écologie, les changements climatiques, les inégalités croissantes… Dans les entreprises, on voit la culture du court terme, la précarité des employés qui s’accentue. Petit à petit, j’en suis venu à la conclusion que je devais m’engager dans le monde civique, que le changement ne viendrait ni du côté politique classique, ni de l’univers commercial. » Déjà en contact avec cet univers pour avoir créé deux petites entreprises internet qu’il a revendues, Michel Bauwens plonge dans le monde du pair-à-pair.

Il pourrait être tentant de qualifier Bauwens et ses collègues d’idéalistes saugrenus, mais le changement impulsé par l’économie de partage pousse les économistes à remettre en question leurs modèles de calcul. Forbes affirmait l’automne dernier que les entreprises comme Uber avaient déjà commencé à gruger le PIB. L’outil, dit le chroniqueur Victor W. Hwang, n’arrive pas à mesurer l’efficacité du système économique. « La confiance entre des étrangers, les connexions entre diverses parties, la collaboration, les visions partagées, la création de nouvelles équipes; ces qualités génèrent un flux [ économique ], ils réduisent le coût de chaque transaction. […] Un PIB plus bas ne devrait pas nous inquiéter, tant que la perte est plus que compensée par une utilisation plus efficiente de ce que nous avons déjà. »

Jeremiah Owyang, gourou de l’économie de partage, a dit que 2015 serait « l’année de la foule ». Le hic ? Ceux qui ont pris les rênes du secteur n’entendent pas partager.

Les coopératives qui investiraient l’économie de partage auraient-elles donc des chances de succès?

Génération partage
L’économie de partage émerge de la jeune génération issue de l’explosion d’internet, ces «millenials » qui non seulement veulent tout, tout de suite, mais qui ont semble-t-il trouvé un moyen de le faire en améliorant la planète.

Selon Jean-Jacques Stréliski, l’économie de partage est à l’image de ce que ces jeunes consommateurs (et travailleurs!) cherchent. «Les jeunes ont une soif de changement plus avérée que les autres. C’est un phénomène qu’on connaît bien ; c’est presque un sophisme de le dire. Mais on en prend toute la mesure aujourd’hui, alors que tout le système économique est remis en cause», jauge le spécialiste de la communication et des tendances en consommation. «Si ces jeunes ont envie de partager leur voiture avec quelqu’un le temps d’un trajet, et de partager les frais avec cette personne, ils s’expliquent difficilement que des règles, qu’une forme de “structurite” les empêche de le faire. » D’où la montée fulgurante de ces entreprises qui défient tous les codes établis.

Cette génération qui fait rouler Uber et Airbnb malgré les critiques, c’est aussi paradoxalement une génération qui est très préoccupée par le sort du monde. Tel que l’indiquait une vaste étude menée pour l’ONU en 2011, 57% des jeunes Montréalais de 18 à 35 ans identifiaient la pauvreté parmi les enjeux prioritaires, et 52% notaient l’environnement… des valeurs de solidarité qui sont aussi celles du milieu coopératif.

Les coopératives qui investiraient l’économie de partage auraient-elles donc des chances de succès? « J’en suis absolument convaincu ! assène Jean- Jacques Stréliski. Si j’étais directeur du marketing d’[ une coopérative ], je regarderais formellement les paradigmes qui changent, et je me servirais des valeurs du monde coopératif, à l’ère du 2.0, pour offrir un produit beaucoup plus proche » de ce que cherchent les nouveaux consommateurs. « Je pense qu’il y a là des occasions impeccables.»

Certains chercheurs parlent désormais du «sharewashing», ou de l’art d’enrober de «partage» des entreprises hypercapitalistes dont les profits sont concentrés dans quelques mains.
Les coopératives de travailleurs, en faisant des contributeurs les propriétaires de la plateforme, redonnent du pouvoir à ceux qui sont les fondements de l’économie de partage.

Où sont les coops?
L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est bauwens.png.C’est que le secteur et ses contributeurs auraient bien besoin du modèle coopératif. «Airbnb n’investit pas dans les hôtels, pas plus qu’Uber dans les voitures», rappelle Michel Bauwens. Ce sont vos appartements, et vos voitures qui génèrent les milliards de profits qui volent vers les Pays-Bas. « Ces entreprises hypercompétitives peuvent, à moindre coût, capter un énorme marché. » Certains chercheurs parlent désormais du « sharewashing», ou de l’art d’enrober de «partage » des entreprises hypercapitalistes dont les profits sont concentrés dans quelques mains.

Les plus cyniques voient dans le modèle une autre branche du capitalisme, encore un peu plus sauvage car fondée sur l’exploitation de travailleurs autonomes qui doivent fournir le temps et le matériel nécessaire. En Californie, entre autres, un recours collectif est lancé contre Uber, qu’on accuse de contourner les normes du travail en exigeant des chauffeurs inscrits qu’ils respectent une longue liste d’obligations sans leur garantir un
revenu et des conditions de travail de salariés.

«Au final, la question est de savoir combien de valeur les contributeurs de ces plateformes peuvent en retirer. Et cela dépend en partie de la façon dont ils s’organiseront», note Juliet Schor, de l’Université de Boston, dans un essai sur le sujet. Tout le bien que porte l’économie de partage ne pourra éclore qu’à travers l’organisation, voire la syndicalisation de ses contributeurs, juge la chercheuse.

Pour Michel Bauwens, la réponse à cet enjeu de taille est la création de coopératives de travailleurs.

« Le monde progressiste, le progrès, est intimement lié au monde du travail. Or, le travail est en déclin. […] Les jeunes d’aujourd’hui sont expulsés hors du salariat», expose Michel Bauwens. Une situation à la fois subie et choisie par une génération furieusement indépendante, qui a un goût un peu plus marqué pour l’entrepreneuriat. « Les nouveaux usagers veulent vivre selon leurs propres valeurs», insiste Jean-Jacques Stréliski.

Les coopératives de travailleurs, en faisant des contributeurs les propriétaires de la plateforme, redonnent du pouvoir à ceux qui sont les fondements de l’économie de partage.

« Pour le moment, toute la valeur générée est captée par des entreprises. L’effet Uber sur l’économie est le même qu’un supermarché : 30% de la valeur ajoutée disparait hors de la société, et va à quelques actionnaires. Il n’y a aucune raison que ce soit une firme privative qui capte ça», croit Michel Bauwens. Il imagine plutôt les bienfaits d’un « Uber local, en copropriété ».

À Québec, un modèle hybride tente de faire son chemin depuis quelques mois. Taxi coop, en partenariat avec d’autres compagnies de taxi, a lancé sa propre application mobile. Elle est pour le moment à l’origine d’environ 3% des courses commandées à l’entreprise.

Faire connaître le modèle
« Dans le monde du commun, les gens, les jeunes étudiants découvrent une passion. Ce peut être le design partagé, le logiciel libre… et ils ont trouvé là une activité motivante et passionnante. La question devient alors: je vais travailler dans un secteur qui ne me plaît pas ou alors j’essaie de créer ma vie autour de cette passion.

C’est là qu’intervient le rôle des coopératives », explique Michel Bauwens, qui se dit convaincu que le modèle coop permet aux jeunes entrepreneurs de sortir de la précarité. Or, le manque de notoriété du modèle coopératif demeure un écueil important. C’est pourquoi la Fondation P2P organise régulièrement à travers le monde des rencontres entre les acteurs du milieu coopératif et les jeunes qui œuvrent déjà dans l’économie du partage, ou dans le monde des « communs » (voir encadré explicatif). «Le problème est le suivant: du côté du mode coopératif traditionnel, on ne comprend pas très bien les nouvelles pratiques, alors que, de l’autre côté, les jeunes qui sont dans le pair-à-pair ne connaissent pas les coopératives, soutient Michel Bauwens. […] Je suis plus sceptique de réussir à convaincre le monde coopératif de changer [ et d’investir le milieu ], que d’amener les jeunes qui sont déjà dans un secteur où ils créent par exemple du design partagé, à se regrouper en coopérative. »

D’autant que selon le modèle économique basé sur le pair-à-pair proposé par la Fondation P2P, les entreprises membres d’un réseau coopératif mondial devraient aussi mettre leurs connaissances au services de tous (et gratuitement!), afin que les unes se servent des innovations des autres pour faire avancer le bien commun. Abstrait? Disons inhabituel, et peu rassurant pour les banquiers.

« Les coopératives travaillent pour leurs membres, pour leur propre compte, en quelque sorte. Même si elles sont plus démocratiques qu’une firme à capital privatif, elles sont dans une logique de compétition entre elles. Donc, [si les membres ne sont pas issus du milieu pair-à-pair et de sa logique ], l’idée de partager les connaissances de la coop peut paraître comme une menace », explique Michel Bauwens. Or, c’est la seule façon pour lui de tirer le maximum de ce que l’économie de partage a à offrir en termes d’innovation et de révolution sociale.

Financer le changement
La présence timide du modèle coopératif au sein de l’économie de partage peut aussi s’expliquer par le manque de financement, rappelle Michel Bauwens. Pour développer les plateformes Web, par exemple, il faut un investissement important en temps et en énergie, tout comme en équipement. «Le capital de risque déroule vraiment le tapis rouge pour les jeunes start-ups de l’économie du partage. Par contre, le modèle coopératif a accès à moins de soutien, et à moins d’information. »

Selon le modèle ouvert proposé par la Fondation P2P, l’absence de brevets réduit en plus radicalement, aux yeux des investisseurs potentiels, les possibilités de générer des profits élevés.

L’économie du partage en est historiquement à ses premiers balbutiements. Au bout du compte, à qui reviendra ce que tous auront contribué à créer en partageant intelligence et ressources matérielles ? Les observateurs guettent l’évolution du secteur d’un oeil à la fois plein d’espoir et de méfiance. Pour Jean-Jacques Stréliski, une chose est sûre : « Le coopératisme est ancré dans la nature des humains. Aujourd’hui, il faut que les coopératives explosent. Elles ont désormais des moyens technologiques remarquables pour dessiner une autre forme de consommation. C’est tout à fait prometteur.»

L’économie du partage en est historiquement à ses premiers balbutiements. Au bout du compte, à qui reviendra ce que tous auront contribué à créer en partageant intelligence et ressources matérielles?

Difficile de s’y retrouver dans le lexique de l’économie de partage. Voici quelques clés pour comprendre.
 

Pair-à-pair Ce terme est issu du langage informatique, qui désigne à l’origine des ordinateurs liés entre eux formant un réseau. Ce réseau peut par exemple être utilisé pour partager des fichiers, modifiables en temps réel par tous les membres. Chaque membre est une partie prenante du réseau et peut agir sur son contenu. Ces réseaux permettent une interaction sans précédent dans l’histoire de l’humanité, reliant en une fraction de seconde des citoyens à travers le monde. C’est sur ce genre de système que s’appuient les plateformes comme celles d’Uber, ou d’Airbnb, mais aussi celle de Wikipédia, entre autres.

Économie de partage Cette étiquette désigne les entreprises bâties sur le partage d’actifs, matériels ou non. Ces «actifs » peuvent être de l’espace, des objets, ou même des compétences, que l’on échange contre rétribution. Il existe des centaines d’entreprises fondées sur ce modèle qui vivent dans l’ombre des géants Uber et Airbnb.

Contributeurs Ce sont ceux qui participent, en offrant leurs ressources matérielles ou immatérielles, à l’économie de partage. Les chauffeurs inscrits à UberX sont des contributeurs, tout comme les propriétaires qui mettent une chambre à louer sur Airbnb. Sur le modèle de la coopérative de travailleurs, ces «contributeurs » seraient aussi propriétaires.

Communs Ce concept regroupe ce qui appartient à la collectivité. L’«économie des communs» va un pas plus loin que l’«économie de partage», en rendant accessibles à tous, et gratuitement, les innovations des créateurs (dans ce cas, chaque citoyen est un créateur potentiel). Des licences de propriété intellectuelle ouvertes stipulent que les «communs » peuvent être utilisés par tout le monde s’ils sont remis dans le domaine des «communs » et peuvent être réutilisés. Les utilisateurs peuvent être appelés à apporter leur amélioration au «commun». Le système d’exploitation Linux est un exemple célèbre. Développé et modifié par tous, il est accessible gratuitement. La voiture Wikispeed est aussi un
« commun» notoire.

Ancien chef d’entreprise, auteur et chercheur, Michel Bauwens enseigne à l’Université ICHEC/ St. Louis à Bruxelles puis à l’université Dhurakij Pundit en Thaïlande.
Publicitaire maintes fois récompensé, Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l’image.

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