Je travaille, donc je suis

Mouvement des usines récupérées en Argentine

Véronique Chagnon

Et si les 1 800 travailleurs mis à pied par les actionnaires de l’usine Aveos, à Montréal, en devenaient tout à coup propriétaires? En Argentine, où les usines en faillite récupérées par les ouvriers sont légion, ce scénario est loin d’apparaître comme une fabulation. Le gouvernement vient en plus de faciliter la tâche à ces coopératives de travailleurs.

La patrie d’Ernesto Che Guevara a, à une époque, donné l’exemple aux pays du continent sud-américain. Une contrée où les industries florissantes et la couverture sociale exemplaire faisaient l’envie des voisins désœuvrés qui peinaient à mener à bien leur révolution industrielle.

Or, après les politiques néolibérales menées par le président Carlos Menem dans les années 1990 pour contrer l’inflation, la crise du peso a plongé le pays dans une profonde récession à l’aube du nouveau millénaire. Impulsée par le Fonds monétaire international (FMI), la réforme des institutions monétaires argentines était un fiasco. « Le taux de chômage est grimpé à 21 % dans le pays, 61 % de la population vivait sous le seuil de la pauvreté », explique Maude Brossard, chargée de projet au Chantier de l’économie sociale (CES). Une véritable débandade économique.

Mais voilà que le mouvement coopératif qui a permis à des centaines de travailleurs de conserver leur emploi malgré la panique a gagné ses titres de noblesse. En juin dernier, le gouvernement argentin a officiellement reconnu le droit d’exister aux coopératives de travailleurs de ce qu’on a appelé les « usines récupérées ». Mieux encore, il les a favorisées.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est argentine-2.png.Le travail, coûte que coûte
Le mouvement social d’une ampleur féroce – qui a découlé de la crise au début de l’année 2000 – a donné lieu à des affrontements meurtriers avec les forces de l’ordre. Quatre présidents se sont succédés à la tête du pays décapité en l’espace de quelques mois. Dans le chaos, les investisseurs étrangers, propriétaires d’usines, ont cessé de payer les créanciers et ont fui le pays, laissant dans leur sillage des dizaines d’industries en dormance. Les moteurs économiques de l’Argentine avaient cessé de tourner.

Mais pas pour longtemps. Le 22 août 2000, un groupe d’ex-travailleurs de l’usine Gip-Metal S.R.L., dans la province de Buenos Aires, a repris le travail, coûte que coûte, finissant les listes de commandes dans l’espoir de recevoir au moins assez d’argent pour nourrir la famille. Sans le savoir, les ouvriers venaient d’amorcer le « mouvement des usines récupérées ». Ces coopératives spontanées, tout en connaissant bien sûr quelques ratés, ont permis de garder des dizaines d’usines à flots. Aujourd’hui, le Movimiento Nacional de Fàbricas Recuperadas por los Trabajadores (MNFRT), soit la fédération nationale qui regroupe les usines récupérées par des coopératives de travailleurs, dénombre près de 130 de ces usines à travers l’Argentine.

« Au départ, c’était très informel, puis, devant l’ampleur que ça prenait, on a cherché une façon de légaliser tout ça », raconte Maude Brossard. Les travailleurs qui occupaient les usines avaient un lot de salaires impayés souvent appréciable, et avaient théoriquement le droit d’occuper l’usine au cours d’une « grève ». « Le gouvernement a donc toléré qu’ils continuent de produire, mais ils n’avaient aucun droit de propriété sur les outils et la machinerie de l’entreprise, qui tombaient plutôt entre les mains des syndics de faillite », ajoute madame Brossard, qui a travaillé avec le MNFRT.

Mais en 2011, le gouvernement a adopté une refonte de la loi existante. « La réforme provoque un revirement majeur de la situation : elle oblige le syndic à donner l’occasion aux travailleurs de présenter leur projet de récupération », se réjouit José Sancha, de la Confédération nationale des coopératives de travailleurs (CNCT), qui a participé, avec d’autres fédérations, à l’élaboration du projet de loi.

Après moult tractations en coulisses, la loi outille finalement les travailleurs. Et pas seulement au sens figuré. « Les salaires impayés sont reconnus comme des dettes qui passent au même plan que celles des institutions financières, c’est-à-dire qu’ils sont considérés comme  prioritaires à rembourser lors de la liquidation », explique Maude Brossard. De plus, des intérêts sur les sommes dues aux travailleurs peuvent être comptabilisés, ce qui leur donne un poids considérable. « Dans beaucoup de cas, les sommes dépassent la valeur de la machinerie, des stocks, des bâtiments, et l’usine revient automatiquement aux travailleurs », précise madame Brossard. Ceux-ci doivent par contre s’enregistrer formellement comme une coopérative et doivent présenter en détail leur projet de récupération.

José Sancha est visiblement fier de ce gain du milieu coopératif auprès du gouvernement, même s’il admet qu’il reste encore bien des usines qui n’ont pas régularisé la possession des moyens de production. « Mais la loi, c’est une reconnaissance du coopérativisme de travail. Il a démontré que les travailleurs en autogestion sont capables de mener de l’avant des entreprises compétitives, s’enorgueillit-il. Au final, les bénéfices servent à créer plus d’emplois pour que les travailleurs intègrent le marché productif, plutôt que de disparaître dans le secteur financier. »

L’autonomie, source de changement politique
En Argentine, le travail est bien davantage qu’un mot : c’est un droit garanti par la constitution. « Et ce droit-là est largement revendiqué, insiste Myriam Nadeau, qui vient de publier son mémoire sur les mouvements sociaux en Argentine1. Comme l’Argentine avait un secteur industriel très développé avant la crise, la culture syndicale dans le milieu ouvrier est très, très forte. »

Pour madame Nadeau, les usines récupérées ont fait une différence dans la mobilisation politique des communautés locales. « Ça a changé toute la dynamique! Les coopératives sont parties d’un besoin d’émancipation. Les travailleurs ne voulaient plus dépendre d’un patron, pas plus qu’ils ne voulaient dépendre de subventions ou d’allocations de chômage. Les Argentins sont très fiers, ils parlent souvent de dignité. Pour eux, les coopératives de travailleurs, c’est un projet très politique. C’est la récupération de leur autonomie. »

Et, même s’il est important que le gouvernement reconnaisse et facilite le rôle des coopératives, la jeune femme croit que le mouvement doit rester indépendant des grandes instances politiques pour conserver toute sa pertinence et sa capacité de dicter la ligne d’action politique. « L’Argentine est historiquement menée par des têtes politiques très fortes, parfois dictatoriales, qui ont tendance à récupérer les mouvements sociaux pour les atténuer. Il y a un danger que le mouvement, s’il s’acoquine avec le pouvoir, perde ses idées différentes et rafraîchissantes. »

  1. NADEAU, Myriam, 2012. Transformations politiques impulsées par les mouvements sociaux : le cas des Piqueteros en Argentine à l’égard du clientélisme. Mémoire de maîtrise en science politique, Université du Québec à Montréal (UQAM), 162 p.

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