Un mouvement qui vient de la base

Stéphane Desjardins

Pourquoi lancer une coop touristique ? Pour régler une problématique qui concerne toute une communauté. Et ça fonctionne.

« C’est très clair. Dans l’industrie touristique, les projets coopératifs reposent sur des missions fortes. Ils sont portés par des communautés. Ils sont très ancrés dans leur milieu. Et leurs promoteurs sont fortement engagés dans le projet. Le sentiment d’appartenance et la consommation responsable atténuent systématiquement le risque financier. Et, souvent, les clients deviennent des ambassadeurs. »

Cette description est celle de Thierry Jacquemin, chargé de portefeuille, développement des fonds, à Filaction, un fonds d’investissement créé en 2001 par Fondaction. M. Jacquemin est formel : la formule coop est moins risquée que les autres formes d’entreprise, car elle repose sur une mobilisation de ses membres et sur une gouvernance encadrée par une loi. « Pour des organismes comme nous, c’est très rassurant », dit-il.

En tourisme, la coopérative de solidarité est la forme la plus populaire, et de loin, fait remarquer Patrice Blais, directeur régional, Bas-Saint-Laurent–Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine à la Coopérative de développement régional du Québec (CDRQ). M. Blais est responsable de la filière touristique pour l’organisme. Il constate que la majorité des coops de solidarité ont été créées après l’an 2000 et que l’Outaouais est celle qui en est le plus friand. Cette formule reflète certainement le besoin d’une communauté de porter collectivement un projet…

L’industrie est divisée en cinq sous-secteurs : tourisme d’aventure et écotourisme ; arts et culture ; restauration ; transport; plein air. La création de coops en écotourisme est essentiellement un phénomène rural, alors que les coopératives culturelles et artistiques sont surtout concentrées à Montréal et… en Gaspésie !

L’engouement pour la gestion en coopérative n’est pas égal selon l’activité. Patrice Blais estime que l’absence d’hôtel coop au Québec est une énigme. « C’est peut-être lié au fait que l’idée de lancer ou de reprendre un établissement hôtelier est une opération complexe, dit-il. Il faut créer une coopérative de travailleurs actionnaires. Ce genre de structure est souvent difficile à vendre aux travailleurs. Ces derniers ne sont pas prêts mentalement à se jeter dans cette aventure. »

Secteurs porteurs
Par contre, du côté des campings, c’est une autre histoire ! Plusieurs terrains ont été repris par des coopératives. Un des succès les plus éclatants est celui du Camping Coop des Érables, à Montmagny (v. autre texte). « Le secteur est très enclin à la coopération. On rencontre plusieurs campings à vendre et, dès qu’on présente le modèle coop au client, c’est à toutes fins utiles dans la poche, reprend M. Blais. La seule difficulté est d’approcher les propriétaires cédants de manière discrète, car ils craignent de perdre leur clientèle si cette dernière apprend que leur camping est à vendre… »

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Thierry Jacquemin

Les secteurs très porteurs pour la création ou la relance par une coopérative sont associatifs : campings, clubs de golf, salons de quilles, stations de ski… Car le sentiment d’appartenance est élevé chez la clientèle, ainsi que dans la communauté (v. texte sur Mont-Orignal).

Le secteur du plein air est très dynamique. M. Blais y recense près d’une quarantaine de coopératives, à majorité de producteurs. Le modèle le plus porteur est celui d’un projet associé à un territoire géographique précis ou à une attraction touristique qu’on désire valoriser.

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Patrice Blais

Des exemples ? La Coopérative de solidarité Vallée du Bras-du-Nord (située à Saint-Raymond de Portneuf), qui mise sur le vélo de montagne, le canot et la randonnée, et le Géoparc de Percé, qui met en valeur la géologie et le patrimoine du célèbre village (v. Coopoint, octobre 2018).

La restauration offre également un excellent potentiel de démarrage ou de reprise en mode collectif. Le sentiment d’appartenance de la communauté joue pleinement ici aussi. Patrice Blais s’est personnellement occupé d’un dossier dont il est fier : celui du Café L’Innocent, un restaurant couru de Rivière-du-Loup, numéro un sur Trip Advisor. Il cite également le café-bistro Le Bercail et le Central Café, à Rimouski. Ce dernier est géré par les 15 employés, qui l’ont racheté du propriétaire cédant et qui connaît un succès d’achalandage indéniable.

Certains établissements sont de véritables institutions, comme le Café Campus ou le Cambio (v. autres textes).            « Chaque région du Québec a son projet de démarrage ou de reprise de restaurant en mode coopératif, révèle M. Blais. Mais leurs promoteurs font face à un obstacle de taille : ils peinent à trouver du financement. Les créanciers hésitent à soutenir ces projets, qu’ils estiment risqués. »

En transport, 17 des 19 coopératives du secteur sont des entreprises de taxis (v. texte sur Taxi Coop). Impossible, évidemment, de dissocier le taxi de l’industrie touristique. Outre le taxi, on compte une coopérative de nolisement aérien, Coopair, installée à Victoriaville, et CTMA, la coop maritime et aérienne qui relie les Îles-de-la-Madeleine au reste du continent. S’ajoute Eva, qui entend affronter Uber et qui a fait la une de Coopoint en octobre 2018.

En culture, les coopératives sont surtout des regroupements d’artistes qui se dotent d’infrastructures pour fabriquer ou vendre leurs créations, majoritairement des coops de services ou de production.

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Des problèmes
Les coopératives touristiques doivent composer avec les réalités de l’industrie, où mère Nature impose sa loi. La température implique un rythme exigeant. Au Québec, on compte essentiellement trois saisons touristiques : l’été, qui commence à la fête du Canada et se termine à la fête du Travail ; l’hiver, qui débute aux Fêtes et se poursuit jusqu’à la fin mars, englobant les semaines de relâche québécoise, ontarienne et américaine ; et enfin l’automne, une courte période de quelques semaines axée sur les couleurs des feuillus. Entre ces trois saisons, c’est le calme plat, sauf un peu à Montréal, à cause des congrès internationaux et du tourisme d’affaires.

Hors des centres urbains, les saisons touristiques sont raccourcies. La plupart des entreprises embauchent surtout l’été. Il n’est pas rare de voir une PME touristique compter 2 ou 3 employés l’hiver et 40, voire 150 l’été. La proportion s’inverse du côté des stations de ski…

L’industrie touristique est aussi frappée par la crise de la main-d’œuvre. La saisonnalité de la clientèle, les saisons qui écourtent les périodes de travail et les salaires peu élevés compliquent le recrutement et la rétention du personnel. Une coopérative de travailleurs permet de contourner quelque peu ces réalités, mais plusieurs coops embauchent du personnel non membre.

L’économie québécoise dans son ensemble fait face à un problème de relève. La génération des baby-boomers est en effet arrivée à l’âge de la retraite, et les repreneurs se font rares. Le phénomène, qui frappe l’ensemble de l’économie, est connu depuis des années et bien documenté. Et le Québec vieillit plus rapidement qu’ailleurs. En tourisme, le phénomène est exacerbé.

Le modèle coopératif a toutefois ses avantages, car il implique une reprise collective, la plupart du temps appuyée par le milieu. « On constate que certains créanciers et partenaires d’entreprise en mode reprise entretiennent des préjugés ou de fausses croyances face aux coopératives, commente M. Blais. Or, une fois ces impressions aplanies, ils réalisent que les coopératives sont souvent plus résilientes que les sociétés par actions. De plus, elles entraînent une adhésion enthousiaste de la clientèle. Les coops, les clients trouvent ça sympa. »

Si, en Europe, une part de la clientèle privilégie les coopératives touristiques, les Québécois n’en sont pas encore là. Pire, l’intercoopération ne semble pas encore envisagée comme un marché intéressant par les coopératives touristiques québécoises. « Le secteur est animé par une culture de concurrence très forte, reprend M. Blais. Les coops d’une même région ou de régions différentes n’ont pas encore appris à s’envoyer des clients ou à créer des forfaits intercoopératifs. C’est un marché inexploité. Les coopératives touristiques ne savent même pas qu’elles sont plus de 200 au Québec ! » Ni que les coopératives et mutuelles du Québec, ce sont plus 3000 entreprises, qui embauchent 116 000 personnes et regroupent 8 millions de membres, selon le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM). Voilà tout un marché potentiel…

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Un vecteur de développement
En région, tous les responsables que nous avons interviewés dans le cadre de ce dossier nous l’ont confirmé : ils ont créé une coopérative pour développer ou consolider leur économie locale. C’est justement le sujet d’une thèse de doctorat de Sylvain Salaméro, présentée à l’automne 2018 à l’UQAC et à l’Université de Poitiers.

Pour l’auteur, la création de coops touristiques s’inscrit clairement dans la longue tradition d’économie coopérative québécoise. Il retient la création, en 1944, de la Coopérative de transport maritime et aérien (CTMA) par les habitants des Îles-de-la-Madeleine, qui composaient avec un problème récurrent d’approvisionnement. Cette coop fut une première dans l’industrie touristique québécoise et demeure, à ce jour, la seule dans le secteur du transport maritime continental.

Pour M. Salaméro, les coops touristiques s’inspirent souvent des coopératives de services ouvertes dans les années 1970 pour lutter contre l’exclusion et la dévitalisation en s’appuyant sur les populations locales et des principes de développement communautaire autogéré.

C’est ce qui expliquerait peut-être la popularité actuelle du modèle de coopérative de solidarité, que l’auteur décrit comme étant à « gouvernance multipartenariale ». Il souligne que si les coops de solidarité étaient marginales en 1996, elles représentaient 18 % des coops non financières québécoises, 20 % des membres et 10 % des emplois une fois en 2013. En tourisme, en 1997, elles étaient quasi inexistantes. En 2013, elles forment la moitié des entreprises, 70 % des membres et 32 % des emplois des coops touristiques. Mais, constate-t-il, les coops de solidarité semblent générer des emplois moins bien rémunérés que les organisations plus traditionnelles, même si les salaires qu’elles versent ont doublé entre 2001 et 2011.

M. Salaméro ajoute que les coopératives touristiques se retrouvent avant tout hors de Montréal et de Québec. « Elles se développent davantage dans les régions dynamiques sur le plan coopératif, telles que Bas-Saint-Laurent, Centre-du-Québec, Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et Saguenay–Lac-Saint-Jean. Ces régions sont souvent en difficulté, où les indicateurs classiques de développement sont sous la moyenne québécoise », écrit-il. Et elles se concentrent également dans des régions typiquement touristiques, qui connaissent des difficultés démographiques. L’effet de mobilisation coopératif y est donc manifeste.

D’autant plus que, en région, on appuie surtout les coops touristiques parce qu’elles créent des emplois, insiste le chercheur.

Ce dernier illustre également certains phénomènes propres aux coopératives touristiques : elles sont avant tout des entreprises marchandes et, malgré leur jeunesse, leurs réserves sont proportionnellement plus importantes que celles des coopératives en général (elles atteignent plus de 20 % des actifs), et leur gouvernance est majoritairement multipartite, car elle implique généralement une prise en charge du milieu. 

Une question de vitalité 

« C’est clair que la plupart des projets de coopérative touristique sont issus de citoyens qui souhaitent maintenir la vitalité de leur communauté, commente Janek Thibeault, directeur, développement des affaires à la Caisse d’économie solidaire Desjardins. Plusieurs entendent pérenniser une ressource ou une attraction touristique pour les générations futures. Ils cherchent souvent, du coup, à élargir la portée d’une attraction touristique locale. »

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Janek Thibeault

M. Thibeault donne l’exemple de la coopérative Lac-à-Jim, à Normandin, une base de plein air qui sert de relais aux motoneigistes : « Elle desservait initialement une clientèle locale, mais la coopérative a pensé à attirer des touristes de l’extérieur de la région, dit-il. La coopérative du centre de ski Le Valinouët s’inscrit dans la même tendance. La population locale veut continuer à fréquenter les lieux et transmettre cette institution aux générations suivantes. Après quelques années d’exploitation, quand la coopérative a atteint une certaine maturité, elle passe à une autre étape de son développement en visant une clientèle extérieure. »

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Nada Elkouzi

On passe ainsi d’une dynamique de solidarité à une autre, plus commerciale. La communauté se projette ainsi dans l’avenir, mais elle doit se garder de ne pas perdre l’essence du projet, avant tout basée sur la solidarité.

Ailleurs, une coopérative touristique s’inscrira dans une logique de lutte contre la dévitalisation. M. Thibeault cite le cas de la coopérative du lac Kéno, à Kénogami. « Le secteur avait perdu tous ses services, dit-il. La communauté a créé la coopérative pour en offrir aux villégiateurs. Ici, on ne parle pas d’attrait touristique, mais d’outil de développement. »

La ville et les régions
Si la coop touristique est avant tout une créature rurale, il se lance aussi des coopératives touristiques à Québec et à Montréal. « L’impulsion est la même : on répond à une problématique locale, analyse Janek Thibeault. Dans les grands centres, le développement de la coop est facilité par les achalandages importants. En région, la solidarité importe, mais l’argent et les gestionnaires expérimentés se font plus rares. Recruter des administrateurs ou financer les opérations quotidiennes représente un défi. »

Par contre, partout, la mobilisation populaire fait toute la différence, selon M. Thibeault. C’est même un élément central, que son organisation mesure chaque fois qu’on lui demande de financer un projet. « C’est incontournable, sinon on passe à côté d’un risque important, dit-il. Notre approche diffère ici de celles des autres prêteurs, car nous nous déplaçons pour mener des entrevues ; on visite la région, la communauté. On veut voir qui gravite autour du projet : les élus, le CLD, la SADC ? Et le nombre de personnes qui viennent aux assemblées. »

Plus une coop est utile à la communauté, plus le sentiment d’appartenance est amplifié. « Par exemple, les utilisateurs d’un camping y sont très attachés : c’est comme leur deuxième maison, dit-il. La clientèle d’une microbrasserie est moins concernée par le fait que c’est une coop, à moins que ses travailleurs se dotent d’une aire de restauration ou d’une salle de spectacle qui animera la communauté… »

En ville, les coopératives d’artistes ont le haut du pavé. À Québec, le meilleur exemple est celui du Quartier Petit Champlain, qui tient à la fois de la revitalisation urbaine, de la sauvegarde d’emplois et du développement commercial et culturel (v. autre texte). Une coopérative d’artistes, L’Empreinte, œuvre aussi à Montréal depuis 45 ans.

À Montréal, la plupart des coopératives touristiques sont culturelles. Ces coops doivent composer avec une réalité bien connue de leur direction : les difficultés, pour une coopérative, d’obtenir un appui financier des organismes subventionnaires de la culture. Les fonctionnaires, habitués à appuyer des OBNL, hésitent lorsqu’il s’agit d’une coopérative, même quand c’en est une de solidarité. « Beaucoup de coopératives culturelles se butent encore à des obstacles sur ce plan, car il subsiste des incompréhensions, souligne Nada Elkouzi, directrice du bureau Montréal-Laval à la CDRQ. Certaines coops ont même dû créer des entités parallèles, sous forme d’OBNL, pour avoir accès aux programmes d’aide ou de subvention. »

Mme Elkouzi constate que la majorité des coops sont en fait des regroupements d’artistes qui mutualisent des services. Elle donne l’exemple du St-Phonic, une coop de producteurs qui a acheté une bâtisse abritant plusieurs ateliers de répétition, alors que le propriétaire voulait vendre à un promoteur qui projetait de la convertir en copropriété. Mme Elkouzi retient aussi l’apparition de plusieurs cafés coop qui ont une forte tradition culturelle. « On revient toujours à un principe de base : l’union fait la force. »

 

Publié en juin 2019