Trop discrètes et méconnues

Stéphane Desjardins

Connaissez-vous une coop ? Si vous posez cette question au coin d’une rue, une majorité de gens n’auront pas de réponse. Doit-on s’en inquiéter ?

À l’automne 2014, la Chaire de coopération Guy-Bernier de l’ESG-UQAM, en collaboration avec la chaire de recherche Lyon 3 Coopération (France), publiait les résultats préliminaires d’une étude internationale sur « La conception populaire de la nature coopérative et sa notoriété » (que l’on peut consulter ici : bit.ly/2V8mvUl), dans la foulée du Sommet international des coopératives. Les résultats de l’étude, fruit d’un sondage mené auprès de 4000 personnes (coopérants ou non) dans 10 pays sur 5 continents, laissent songeur (v. tableau).

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Marie-Claude Beaudin

Marie-Claude Beaudin, coordonnatrice de la Chaire de coopération Guy-Bernier, ne s’inquiète pas outre mesure de tels résultats. « Il y a une contradiction au sein de la population, dit-elle. Un grand nombre de citoyens font affaire avec une coopérative sans s’en rendre compte. » Certains chiffres lui donnent raison : les coopératives compteraient 8,8 millions de membres, dont 1,2 million dans les seules coops financières. Selon le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM), le chiffre d’affaires cumulé de toutes les coopératives et mutuelles québécoises atteint 39 milliards de dollars.

Pourquoi le modèle coopératif est-il alors si mal connu ou compris ? « Parce qu’un grand nombre de coopératives et mutuelles ne s’affichent pas nécessairement comme des entreprises collectives, estime Madame Beaudin. Certaines devraient faire un effort supplémentaire, notamment par leurs produits, mais aussi dans leurs publicités, leurs communications en général, même leurs courriels ! »

« Les coops sont souvent des organisations assez discrètes, constate Éric Brat, directeur de l’Institut international des coopératives Alphonse-et-Dorimène-Desjardins, de HEC Montréal. C’est le point de vue de notre institut : elles sont avant tout ancrées dans leurs régions et leurs communautés et au service de leurs membres. Elles priorisent donc les échanges avec ceux-ci, pas vis-à-vis du reste de l’économie ou de la société. »

Des consommateurs avant tout

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Yvan Rose

« Les citoyens pensent avant tout comme des consommateurs, commente Yvan Rose, président de Promutuel. Certains sont davantage portés à avoir l’esprit mutualiste ou coopérateur. C’est la réalité de notre époque. Et ça s’accélère avec les transactions effectuées sur le Web. »

Les coopératives font face à des concurrents privés : « Même si elles font de la publicité, les coopératives funéraires, les Agropur, BMR, Coop fédérée, Promutuel et autres coops ou mutuelles de ce monde sont davantage identifiées aux services qu’elles offrent qu’au fait qu’elles soient des coops ou des mutuelles », constate Jean-Maxime Nadeau, directeur, coops et entreprises d’économie sociale, chez Investissement Québec. Pour lui, les coopératives ont un lien de proximité avec leurs membres. La nécessité de se faire connaître dans les médias passe au second plan. « Une coop de soins de santé ou une autre, membre de Coopsco, représente souvent le seul joueur dans son milieu, reprend-il. Ça devient un lien naturel pour la clientèle ; c’est de l’acquis, et les clients oublient le fait qu’ils sont de facto membres d’une coopérative. » Pourtant, les dirigeants de Coopsco le confirment : ce n’est pas parce que vous êtes en situation de quasi-monopole dans votre communauté que vous ne perdez pas des parts de marché. Les dirigeants de coop devraient donc se rappeler qu’il demeure fondamental d’investir dans le marketing.

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Jean-Maxime Nadeau

Monsieur Nadeau reconnaît que, inconsciemment, le public et les décideurs valorisent peut-être le modèle « inc. » Cette réalité est encore plus présente depuis l’arrivée du néolibéralisme des années 1980. « Ce virage est devenu inquiétant : certaines institutions rataient leurs cibles trimestrielles et congédiaient même si elles étaient profitables, dit-il. On n’a pas les mêmes valeurs dans les coopératives. De nos jours, ça change, car les gens sont de plus en plus critiques face au modèle dominant des inc. Ils voient les riches s’enrichir davantage et plus rapidement que le reste de la population. Le modèle coop est donc une option de plus en plus attrayante. »

Les Inc. prennent beaucoup de place dans la société. Les jeunes s’y collent souvent lorsqu’ils se lancent en affaires parce qu’il permet d’exploiter une possibilité. « Mais il est possible d’inverser la tendance, reprend-il. J’ai assisté l’an dernier à un congrès sur l’économie sociale en Espagne. Là-bas, c’est le modèle coopératif qui domine la culture économique ! »

Une question de valeurs

« Je trouve fascinant que les jeunes soient aussi ouverts aux modèles mutualiste et coopératif, même s’ils sont totalement attachés à la technologie, reprend Yvan Rose. Car les milléniaux sont axés sur la propriété locale, québécoise. Ils comprennent que, en commençant par le local, un citoyen aide son économie. Pour moi, les valeurs collectivistes propres aux mutuelles et aux coops sont très fortes chez les jeunes. Ils sont naturellement tournés vers l’économie de partage. Mutuelles et coopératives vont en bénéficier, c’est certain. Je vois beaucoup plus de jeunes qu’avant se lancer en affaires en retenant ce modèle. C’est un signe. »

Monsieur Rose reconnaît que coops et mutuelles jouent un rôle très important en région, et qu’elles passent peut-être davantage sous le radar en milieu urbain, où habite la majorité de la population. Mais il ajoute que beaucoup de communautés soutiennent ces modèles d’affaires, car les citoyens y ont leur mot à dire.

« C’est à nous de les expliquer à la population et aux décideurs, déclare Gaston Bédard, PDG du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM). Certes, nous ne sommes pas souvent dans les chambres de commerce, ou à nous péter les bretelles sur la place publique. Mais je vois du changement : les médias sont désormais très réceptifs. Coops, mutuelles et entrepreneurs collectifs n’ont jamais eu autant de couverture médiatique. »

Pour Gaston Bédard, mutualistes et coopérants doivent mettre de l’avant des exemples inspirants pour la population. « Si on se limite à décliner des chiffres, comme la part du PIB ou le nombre d’emplois créés, le message ne passe pas, dit-il. On doit insister sur la différence qu’on peut apporter à l’économie et à la société. On doit mettre en valeur des exemples concrets, basés sur le présent et le futur, qui changent le quotidien des gens. »

Yvan Rose ne considère pas que le modèle coop ou mutualiste est en perte de vitesse, au contraire. « Promutuel compte 670 000 membres au Québec, dit-il. On a 16 sièges sociaux, soit dans chacune des régions. Les gens sont proches des décideurs. Nos membres assistent massivement aux assemblées générales. Ils connaissent le modèle mutualiste. Beaucoup en font la promotion. Nous sommes présents dans les médias. Le nom même de notre organisation, “Promutuel”, en dit beaucoup. Ça fait 38 ans que je travaille dans le cadre ce modèle : je crois en son avenir. »

Les coops, ces grandes méconnues

  • 78,2 % des gens sont incapables d’identifier une entreprise de type coopératif.
  • Ils n’ont pas le sentiment que les coops sont des entreprises distinctes ou différentes des autres.
  • Ils adhèrent faiblement aux valeurs des coopératives.
  • Ils sont faiblement attirés par la marque « coop ».
  • Ils considèrent les coops comme des employeurs moins attirants.
  • Ils estiment que l’intérêt des travailleurs et des producteurs va à l’encontre de ceux de la nature d’une coopérative !

Source : Chaire de coopération Guy-Bernier, La conception populaire de la nature coopérative et sa notoriété. Automne 2014.

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