Réflexions sur la coopération

Stéphane Archambault

On a presque tous, à un moment ou à un autre de sa vie, fait partie d’une coop. Consciemment ou non. Qu’on ait placé des sous chez Desjardins, acheté du matériel scolaire au cégep ou qu’on se soit équipé pour le plein air chez Mountain Equipment Co-op, etc… On a presque tous fait partie d’une coopérative, c’est un fait. La coopération entre les humains et le désir de mener une entreprise collective où tous et chacun seraient considérés égaux ne sont-ils pas de nobles buts à poursuivre ? Pourtant, j’ai parfois l’impression qu’au Québec, le mouvement coopératif se heurte, dans l’opinion publique, à des préjugés défavorables. Trop granole, trop gau-gauche, trop utopiste, trop années 70, trop de chefs pas assez d’indiens, trop de mains sur le volant… En cette époque de chacun-pour-soi et de PPP où l’on tend plus à privatiser qu’à nationaliser, le bien collectif en prend pour son rhume et les coopératives peuvent avoir l’air de dinosaures sorties tout droit d’une autre époque.

Stéphane ArchambaultAvec Mes Aïeux, le groupe musical auquel j’appartiens, nous n’avons jamais eu peur de ce qui peut avoir l’air de sortir d’une autre époque. Dès nos débuts, avant que ne se pointe l’ombre d’un début de succès « commercial », à l’époque où « vivre de son art » était plus un beau rêve qu’un objectif à atteindre, nous étions déjà convaincus que notre force était avant tout collective. Nous étions un groupe uni et nous avions la ferme intention de véhiculer une image de solidarité. Pour ce faire, à l’interne, il était important pour nous d’établir des règles qui feraient en sorte que tous les revenus soient versés de façon équitable et que toutes les décisions soient prises collectivement. Un membre : un vote. Sans s’en rendre compte, sans la nommer ainsi, nous avons fondé ni plus ni moins qu’une petite coop. De façon naturelle et instinctive. Parce que ça répondait à nos valeurs intrinsèques de partage. Et c’est, sans l’ombre d’un doute, l’une des raisons de notre succès et à plus forte raison de notre durabilité.

Dans la vie de quiconque exerçant le métier de musicien, il existe un lieu mythique et essentiel : le local de répète. C’est là où tout se joue, là où tout se crée. Il y a quelques années, le propriétaire de l’immeuble dans lequel nous et plusieurs camarades musiciens pratiquions a décidé de vendre. À regret faut-il le mentionner. Il nous a émis le souhait que la bâtisse conserve sa vocation artistique mais nous a fait comprendre que les acheteurs potentiels, eux, entrevoyaient une conversion de nos locaux en condos. Plus lucratif, bien sûr. L’idée de tous nous retrouver orphelins de local et de quitter un lieu stimulant et si propice à la création nous a fait réagir. Nous nous sommes mobilisés et nous avons décidé de créer la Coopérative musicale Le St-Phonic.

Nous avons alors réalisé l’énorme potentiel de notre petite entreprise. En effet, ce carrefour d’échanges artistiques entre artisans de la chanson est unique au Québec. Réunir, dans un même lieu de vénérables routiers tels Gilles Vigneault, Michel Rivard ou Michel Pagliaro et des recrues plus underground comme les Trois Gars Su’l Sofa, Band de Garage ou National Parcs, pour ne nommer que ceux-là, est exceptionnel. Pouvoir partager expertise, matériel, vision du métier ou collaborer sur différents projets avec des gens de cette qualité, c’est ce qu’on appelle de gros bénéfices marginaux. Ajoutez à cela que notre métier commun est en pleine mutation due à l’avènement du téléchargement numérique et vous conviendrez que la création d’un espace collectif s’imposait.

Bien sûr, la mise sur pied de la Coop Le St- Phonic ne fut pas de tout repos. Les sommes requises pour devenir maîtres à bord dépassaient largement nos avoirs mis en commun. Qu’à cela ne tienne, nous avons foncé, pleins d’espoir, convaincus que le bien-fondé de notre projet et l’enthousiasme que nous y mettions sauraient convaincre les financiers. Encore aujourd’hui, nous peinons à aller chercher des aides ponctuelles qui nous permettraient de garder la tête hors de l’eau. Par exemple, le ministère de la Culture n’a actuellement aucun programme de financement pour les regroupements d’artistes qui se donnent des moyens collectifs de production. De plus, les coopératives ne sont pas admissibles aux subventions de la Ville de Montréal et de Patrimoine Canada. St-Phonic, priez pour nous…

Malgré toutes les embûches, nous gardons espoir. Parce que c’est aussi ça le mouvement coopératif : la lutte. Une lutte de tous les instants pour faire les choses différemment et faire fonctionner un système en marge du Système à l’intérieur du Système (!!!). Une lutte pour garder en nous cette flamme allumée. Celle qui nous répète qu’unis, nous sommes plus forts.

Alors, salut à vous, gens du milieu coopératif ! J’ai pour vous la plus grande admiration, car vous contribuez à changer le monde aujourd’hui. Ne croyez personne qui vous dira qu’une coop c’est désuet, c’est passé date… Au contraire : c’est collectivement que l’être humain se surpasse et qu’il évolue. Demain sera coopératif, je le souhaite. Utopiste ? Brassens disait : « Je prendrai le train de l’utopie, et s’il déraille, ma foi, tant pis… »

Crédit photo mise à l’avant : AbsolutVision sur Unsplash

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