Quand la prison devient tremplin

Coopératives de prisonniers de Mekele

Véronique Chagnon

Pendant que le Canada serre la vis aux criminels avec divers projets de loi, dont la controversée loi C-10, et construit de nouveaux lits pour accueillir le surplus de prisonniers, la ville de Mekele, en Éthiopie, souhaite plutôt s’en libérer.

« Grâce au projet de coopératives, je dirais que sur 1 000 prisonniers, environ le tiers ont été libérés avant le temps pour bonne conduite et pour contribution à la société », illustre Yoseph Aseffa, responsable du microcrédit au bureau de l’Organisation internationale du travail, à Addis-Abeba.

Ce sont des coopératives de producteurs qui mènent leur petite révolution dans les prisons surchauffées de Mekele, une ville d’environ 180 000 habitants située au nord du pays, près de la frontière avec l’Érythrée. Les coopératives de prisonniers de Mekele intriguent et inspirent les intervenants de partout sur le globe, et ce, jusqu’au Québec! Le programme a reçu le prix Coup de cœur du Forum international sur l’économie sociale et solidaire (FIESS) tenu à Montréal, en 2011. « Je viens de prendre connaissance du projet et je trouve cela bien intéressant », répond aussi spontanément France Bédard, directrice de l’organisme Opex’82, qui offre des services de recherche d’emploi aux ex-détenus.

Derrière le succès de l’entreprise se cache cependant une histoire douloureuse. Les guerres laissent souvent derrière elles encore bien plus de désœuvrés que de morts. C’est le cas de la guerre qui a opposé l’Éthiopie et l’Érythrée pour des questions frontalières, de 1998 à 2000. Les régions de part et d’autre de la frontière en ressentent encore les séquelles. « À Mekele, ils avaient des problèmes avec les jeunes dont les parents étaient morts à la guerre. Ces jeunes erraient dans les rues, raconte Yoseph Aseffa. À répétition, ils commettaient de petits larcins pour survivre, par manque d’autres perspectives économiques. »

Mekele voyait donc ses prisons se remplir. Des coûts sociaux et économiques immenses pour un État dont les coffres sont loin d’être garnis. En 2008, le gouvernement a demandé aux administrations régionales de trouver un moyen de réduire les coûts. C’est l’administration de la prison qui a soumis le projet. « Ils voulaient permettre à ces jeunes – 80 % des prisonniers ont moins de 28 ans – de sortir du cercle de la criminalité », explique Yoseph Aseffa. Pour ce faire, il fallait donner à la jeunesse des outils concrets pour se doter d’un moyen de subsistance.

Ce sont les autorités de la prison qui ont elles-mêmes proposé le projet. Avec l’aide d’institutions de microfinancement, des dizaines de coopératives se sont formées, en fonction des intérêts de chacun et des possibilités de formation.

L’adhésion est volontaire. Et si le prisonnier choisit de se joindre à une coopérative, il reçoit d’abord une formation sur les éléments fondamentaux du coopératisme avant d’entreprendre une formation. Mais ce qu’il faut avant tout, c’est leur apprendre l’ABC de la gestion financière.

« Ces gens-là n’ont à la base presque aucune notion de l’argent, encore moins de la gestion d’un budget, explique monsieur Aseffa. Aujourd’hui, grâce au projet, ils ont même de l’épargne! » Coiffeurs, briqueleurs, électriciens : on retrouve une panoplie de métiers techniques à la prison de Mekele. Grâce à leurs activités, les prisonniers amassent en moyenne 600 birrs éthiopiens par mois, ce qui équivaut à 30 dollars canadiens. C’est au delà de ce que paie le secteur privé.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est mekele-2.png.Les petits groupes de prisonniers (entre 20 et 60 membres) gèrent leur coopérative comme de véritables entreprises. Quelques coopératives ont même commencé à engager du personnel à l’extérieur de la prison.

C’est que l’offre de produits et services de la prison trouve preneurs! Le programme a la particularité d’intégrer les prisonniers au monde extérieur. « Même la formation se fait hors des murs de la prison », précise le représentant de l’Organisation internationale du travail. Les prisonniers producteurs vendent leurs produits ou offrent leurs services dans un environnement fermé, adjacent à la prison. Mais ils sont en contact direct avec les clients, sans interférence du personnel de l’établissement carcéral.

Au contraire, l’administration a réduit le personnel de sécurité au minimum depuis la mise en place du projet. Car le groupe de coopératives de producteurs a aussi un impact positif sur le comportement des prisonniers tout au long de leur incarcération. « Les coopératives leur apprennent à vivre ensemble, à respecter leurs collègues », rappelle Yoseph Aseffa. Moins d’altercations, donc. « Et personne n’a plus envie de s’enfuir, puisqu’ils n’ont aucune raison de le faire : ils gagnent de l’argent et savent que si tout se passe bien, quand ils sortiront, ils auront des occasions qui vont changer leur vie », explique-t-il.

Les plus grands bénéfices vont en effet aux prisonniers eux-mêmes. Ceux qui ont connu la vie en prison avant la mise en place du projet voient toute la différence. « À rester assise à ne rien faire, votre esprit s’embrouille, surtout si c’est votre première expérience, la vie devient complètement difficile », raconte une prisonnière dans des témoignages recueillis par l’Organisation internationale du travail. Une autre femme, qui purge une sentence de 10 ans, ajoute : « Les filles deviennent très agressives à ne pas savoir que faire de leur peau. On s’obstinait toujours, et ça criait partout. J’ai moi-même fait une dépression. […] J’ai pris part à ce projet de coopérative où l’on construit des blocs, et ma dépression a très vite disparu. »

« Le travail, c’est ça qui vous donne une raison de vous lever le matin », renchérit Raymonde Thériault, coordonnatrice à Opex’82. L’organisme qui travaille en terre québécoise avec des ex-détenus qui souhaitent réintégrer le marché du travail est catégorique : la# réhabilitation des détenus doit# passer par le travail. « Souvent, ces #gens qui ont été condamnés viennent # de familles, ou de milieux où le travail n’est pas nécessairement une valeur en soi; on dit qu’ils sont éloignés du marché du travail », explique madame Thériault, qui rappelle cependant qu’il serait difficile d’importer le concept tel quel, compte tenu des conditions de libération de certains détenus, à qui il est défendu de fréquenter des gens qui ont aussi un casier judiciaire. « À tous les coups, le travail les aide à se valoriser, ce qui diminue les risques de récidive. »

À Mekele, les autorités sont apparemment en train d’oublier la signification du mot « récidive ». « Grâce aux coopératives, tous les membres ont trouvé un gagne-pain noble, évitant ainsi une vie dans le crime. Aucun des participants au programme n’est revenu à la prison, s’exclame Yoseph Aseffa. Je pense que ça en dit long sur l’autonomisation économique… »

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