Plus ça change, moins c’est pareil !

Stéphane Desjardins

Le vent tourne, et il vente de plus en plus fort. La coopération prend lentement sa place dans le monde universitaire. Trop lentement, selon certains.

« Quand je suis arrivé à Laval, il y a six ans, très peu de collègues ignoraient ce qu’était une coop ou un OBNL, ou même ce que représentait l’économie sociale au sens large, commente Luc Audebrand, professeur agrégé à l’Université Laval. Je perçois désormais une ouverture vers une économie hétérodoxe, et pas juste en administration, mais aussi dans d’autres facultés, comme en foresterie. Mais ce n’est pas égal. En droit, par exemple, lorsqu’on parle de gouvernance, on ne se penche que sur les sociétés cotées en Bourse. Je constate toutefois que les jeunes profs, dans les écoles de gestion, ont de toute évidence développé une sensibilité au modèle coopératif. »

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Éric Brat

« Nous sommes très optimistes quant à l’adhésion et à la portée future du modèle coopératif, notamment en milieu universitaire, assure Éric Brat, professeur à HEC Montréal. Les jeunes générations sont attirées par les modèles d’organisations qui ont du sens. Les coops incarnent cette attente. Par nos travaux, notamment avec l’Institut international des coopératives Alphonse-et-Dorimène-Desjardins, nous allons répondre à leurs préoccupations. »

On a beaucoup associé la perte de popularité de la coopération à la montée du néolibéralisme, à la fin du siècle dernier. Le vent tourne-t-il ?  « À l’Institut, nous sommes à réaliser une recherche sur la génération milléniale, reprend monsieur Brat. Ce qu’on sait, c’est qu’ils sont à la recherche d’un sens dans le cadre de leur parcours professionnel. Les coops sont justement porteuses de ce sens et répondent bien à leurs attentes. Selon nous, elles ont un très bel avenir. »

Ainsi, l’Institut a créé l’an dernier un portail des coopératives appelé PortailCoop (portailcoop.hec.ca). Il s’agit de la première bibliothèque numérique au monde à porter sur la coopération. Elle compte déjà 25 000 documents numérisés, depuis de très longues bibliographies jusqu’aux rapports de gestion et aux rapports annuels de coopératives. L’institut a reçu les archives des trois Sommets des coopératives tenus à Québec. Il entend ainsi faire contrepoids aux SEDAR et EDGAR de ce monde. « Il n’y a pas de lieu de consolidation de l’information économique et financière de la coopération comme on le voit du côté des inc., avec Bloomberg ou SEDAR. L’information n’est pas facile d’accès. Nous allons y remédier. »

De la curiosité

Lorsque Luc Audebrand a commencé à enseigner à l’Université Laval, aucun prof ne proposait à ses étudiants des projets d’intervention au sein de coopératives ou d’OBNL. C’est aujourd’hui le cas.

« Les concours d’études jouent un grand rôle dans les écoles de gestion, affirme Dominic Martin, professeur à l’UQAM. Ils sont très attrayants du point de vue pédagogique. Si la plupart portent sur des inc., le vent tourne. De plus, à la Chaire de coopération Guy-Bernier, nous organisons désormais un concours d’études de cas portant sur des coops. »

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Valérie Michaud

« Comme professeurs, il faut arrêter de faire travailler les étudiants sur des études de cas fictifs, ajoute Valérie Michaud, prof à l’UQAM. Il est préférable qu’ils planchent sur des organisations réelles, car elles font face à un éventail infini de problématiques. On doit solliciter les coops, faire venir leurs représentants en classe, tisser des liens, pour que les étudiants soient sensibilisés à des enjeux précis. » Selon elle, la visite de représentants de coopératives change aussi les mentalités au sein du corps professoral. Les concepts de redistribution des bénéfices en fonction du lien d’usage avec les membres, au lieu du capital, et la notion de démocratie vont faire leur chemin, inévitablement.

« Ça bouge dans les universités, reprend-elle. Les cours et les programmes consacrés à la coopération ou l’économie sociale se multiplient à tous les cycles. Nos institutions évoluent. À l’ESG, on est désormais cinq profs en gestion d’entreprises sociales et collectives, le nombre le plus élevé du réseau universitaire québécois. Une professeure, Marie Bouchard, a été embauchée spécifiquement pour enseigner le modèle coopératif. De nouveaux postes ont été créés. Plusieurs profs d’autres départements s’intéressent à la coopération. Et Michel Séguin, le titulaire de la Chaire Guy-Bernier, est impliqué à plein temps dans cet univers. »

La patience est de mise

La professeure constate que, quand ses collègues sont exposés à d’autres modèles que les inc., ça les fait réfléchir… « On doit mener constamment un travail institutionnel de sensibilisation, de vulgarisation et de clarification du modèle coopératif, dit-elle. Et ça porte fruit. »

Elle reconnaît que c’est un travail d’arrache-pied, car les profs en gestion qui connaissent bien le modèle doivent, par exemple, sensibiliser le nouveau doyen. Mais quand ce dernier est contaminé, il devient porteur du dossier dans l’ensemble de la communauté.

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Luc Audebrand

Pour Luc Audebrand, répandre la Bonne Nouvelle est avant tout un travail humain : « Je prends des cafés avec les collègues, je leur offre des collaborations. Chaque session, un nouveau prof embarque. C’est comme ça que l’on contamine une organisation. Il faut donc des leaders qui passent le message, mais sans prosélytisme ou arrogance. On doit avant tout chercher à donner un coup de main. Par exemple, plusieurs profs détestent faire du démarchage auprès des entreprises, alors que, moi, j’ai des cas à leur offrir ! Je choisis des coops qui correspondent à leur caractère : à ceux qui sont moins sociaux, je présente des coops commerciales, aux autres plus sociaux, j’offre des coops plus sociales… »

Pour monsieur Audebrand, les professeurs sont naturellement ouverts aux autres formes d’organisations lorsqu’il va à leur rencontre et qu’il est en mode « solutions de problèmes ». Il a, par exemple, présenté la Coop FA (v. autre texte dans ce numéro) à plusieurs d’entre eux et se réjouit lorsque les représentants de cette coop viennent visiter d’autres professeurs que lui… Il travaille actuellement à une série de capsules vidéo (10 minutes ou moins) traitant d’aspects précis de la formule coopérative, destinées aux cours du tronc commun d’administration (ressources humaines, marketing, comptabilité, management, etc.). Plusieurs professeurs ont même accepté qu’une question de l’examen soit liée à ces capsules, examen subi par 500 à 800  étudiants du premier cycle chaque année.

Il demeure optimiste, mais estime que le changement va s’effectuer sur plusieurs générations. « Mais, déjà, les jeunes profs ont une sensibilité très forte envers les coopératives, dit-il. Ils s’intéressent aussi à l’économie du partage ; ils vont s’attarder à Eva au lieu d’Uber… »

La recherche

Laval a instauré un plan stratégique pour lequel l’implication sociale et la recherche ne passera plus uniquement par le monde des affaires, rappelle Luc Audebrand, qui mentionne que la Chaire de leadership en enseignement sur l’enseignement social a été créée en 2017 : « Notre mandat est de rapprocher trois écosystèmes qui ne se parlent normalement pas : le monde des affaires, le communautaire et l’économie sociale. Notre conception de l’enseignement est celle de ne plus travailler en silo. »

Il existe désormais des réseaux de recherche assez imposants en coopération, et ils sont de plus en plus publiés dans les revues scientifiques, surtout depuis 2012, l’Année internationale des coopératives, souligne Valérie Michaud. « Je me réjouirais que seulement un projet de recherche sur dix porte sur la coopération : ce serait incroyable », dit-elle.

Monsieur Audreband remarque que certains collègues font désormais des demandes de subvention pour des projets de recherche où l’entrepreneuriat collectif est mis de l’avant. Ce phénomène était inexistant il y a moins de cinq ans. « Le fait que des professeurs s’intéressent à des coops dans leurs travaux de recherche, pour moi, c’est une belle preuve de la notoriété de cette formule, dit-il. Mais les coops doivent passer à l’action et aller au-devant des besoins des universitaires. J’ai une collègue qui s’intéresse au marketing responsable : elle acquiesce immédiatement aux demandes provenant des coops. En un sens, les coopératives doivent faciliter le travail des professeurs et passer leur message. Mes collègues ne sont pas réfractaires à leur réalité, même les néolibéraux ! »

Le professeur constate toutefois que certaines grandes organisations coopératives subventionnent la création de chaires de recherche, mais n’exigent pas en retour que les caractéristiques du modèle coopératif soient enseignées : « Sans donner de nom, je connais une coopérative qui a négocié une chaire sans exiger qu’on donne de la place au modèle coopératif, dit-il. Sans parler de marketing, elle aurait tout de même dû insister sur la transmission aux étudiants des particularités de ce modèle ! Alors qu’on doit l’expliquer sur toutes les tribunes, voilà une occasion manquée. »

Il aimerait que, un jour prochain, les étudiants qui sortent du bac et de la maîtrise possèdent une connaissance minimale des coopératives. « J’y travaille depuis six ans à coups de cafés et de lunchs. Je sais qu’on va y arriver », dit-il.

Entre-temps, il a produit un MOOC sur le management responsable (bit.ly/2tkkzwa). Il y fait état de la biodiversité du monde des affaires (inc. et coops lucratives ou non, sociétés d’État, boursières, etc.) et y consacre un passage notamment sur les coops de travail. Deux entreprises privées ont participé au MOOC, mais aussi trois coops et un OBNL. Le MOOC a atteint plus de 5 000 personnes jusqu’à présent.

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