Pas en perte de vitesse, au contraire !

Stéphane Desjardins

Inc. vs coop ou mutuelle ? L’entreprise collective a tout un avenir !

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est desjardins.png.« Nous sommes au cœur d’un débat mondial, commente Claude Béland, ex-président du Mouvement Desjardins. Aujourd’hui, l’économie rejoint l’éthique, et l’éthique suggère la démocratie et le partage. Ce sont exactement les valeurs du coopératisme. » C’est pourquoi il estime que le modèle coopératif est loin d’être en perte de vitesse, car il correspond à un besoin au sein d’une part sans cesse grandissante de la population.

Pour Yvan Rose, président de Promutuel, beaucoup de citoyens comprennent que le modèle coopératif ou mutualiste permet de conserver le droit de propriété de l’entreprise entre Québécois. Car la vendre demande l’assentiment des membres. « C’est la plus belle chose qui émerge de ce modèle, dit-il. Regardez Economical, qui veut se démutualiser. Ça fait quatre ans qu’ils essaient. C’est pas mal plus compliqué que de vendre une entreprise cotée en Bourse. »

« Le modèle mutualiste fait partie du paysage depuis 166 ans au Québec, dit-il. Il remonte à une époque où les routes étaient battues par les chevaux et où les assureurs ne voulaient pas faire affaire dans les campagnes. Les gens se sont donc pris en mains et ont créé les mutuelles. Ce modèle d’équité et de partage est plus fort que jamais à l’ère d’Internet. »

Contrer des modèles forts

« L’idéologie dominante favorise l’entrepreneuriat privé et les sociétés par actions », ajoute Marc Picard, directeur général de la Caisse d’économie solidaire Desjardins. Nous sommes les voisins des « États-Unis, où les Inc. prennent toute la place. » Monsieur Picard n’est guère surpris de voir les entreprises privées privilégiées dans les médias qui, sauf exception, sont elles-mêmes des entreprises privées. « Elles ont leur programme et leur positionnement idéologique », ajoute-t-il.

Contrairement à certains, Monsieur Picard estime que les grands joueurs de la coopération québécoise, notamment Desjardins, en font beaucoup pour promouvoir la coopération. Or, au sein d’une majorité de coops, les ressources en communication sont limitées : « Elles font souvent ce qu’elles peuvent avec les moyens du bord. Mais nous œuvrons dans des réseaux généreux, et les gens sont habitués à travailler ensemble. »

Marc Picard se dit emballé par l’enthousiasme des jeunes générations face à la coopération. « Les jeunes voient avantages et désavantages de chaque formule — inc. ou coop. Et un grand nombre font le saut vers l’économie sociale, car elle colle avant tout à leurs valeurs. »

La popularité du modèle coopératif dépend donc de sa visibilité au sein de la population. « Regardez les produits de Desjardins, d’Agropur ou de la Coop fédérée : ils sont très présents dans les médias, ajoute Jean-Maxime Nadeau, d’Investissement Québec. Est-ce que les gens les identifient au modèle coopératif ? Je ne suis pas si certain… Le changement viendra si les coopératives s’identifient davantage à leur modèle sur la place publique. C’est une question de valoriser la fierté de faire partie d’une coop. »

Monsieur Nadeau insiste aussi sur le fait que le modèle coopératif n’est pas enseigné au cégep et à l’université. « J’ai fini mon bac en 1992 à HEC Montréal : on n’a jamais abordé le modèle pendant mes études, dit-il. Il faut que ça change. Il existe des chaires et des instituts, mais le modèle doit être enseigné dans le cursus principal. D’autant plus que les coops sont plus pérennes que les inc., justement à cause de leur prise en charge collective, parce qu’elles sont axées sur la relation et les besoins de leurs membres. » Exactement des valeurs adoptées par les jeunes générations.

Les jeunes : la clé

« La gestion démocratique, la redistribution de la richesse et des profits de manière systématique entre les membres d’une coopérative, ainsi que le sentiment d’équité sont des valeurs prisées par les jeunes générations, soutient Philippe Garant, directeur général du Réseau d’investissement social du Québec (RISQ). Dans bien des cas, de petites entreprises indépendantes, des entrepreneurs ou des travailleurs choisissent le modèle coopératif pour affronter des multinationales actives sur leur territoire. EVA, qui fait face à Uber, en est un bon exemple. La vision de maximiser le profit pour les investisseurs est remplacée par la rentabilité sociale. L’impact pour la société est au cœur de celles et ceux qui choisissent le modèle coopératif. »

Pour Philippe Garant, la coopération serait déjà morte si les jeunes ne s’étaient pas approprié ce mode de fonctionnement, car c’est une façon d’entreprendre qui correspond davantage à leurs préoccupations. « Mountain Equipment Coop démontre que c’est faisable d’atteindre le succès en étant une coopérative, dit-il. Les jeunes le voient. Certes, les entreprises de l’économie sociale demeurent marginales comparativement aux inc., mais de plus en plus de gens s’y intéressent. Les cafés véganes, les microbrasseries et les services tournés vers les jeunes en témoignent : même si on voit peu de jeunes dans les instances habituelles du mouvement coopératif, ils lancent néanmoins de nombreuses coops. Pour moi, c’est le début d’une vague. »

Il ne faut donc pas se fier aux apparences : dans de nombreux secteurs, comme en communication ou dans les technologies, les jeunes fondent des coops, mais elles ne sont pas forcément représentées au sein des grandes organisations traditionnelles de la coopération. « Plus ces nouvelles coops vont croître, plus elles vont se regrouper et se doter d’une voix et d’une capacité d’influence, poursuit Philippe Garant. Les jeunes générations de coopérateurs vivent un peu ce qu’ont connu les précurseurs qui ont lancé les géants de la coopération en agroalimentaire ou en finance, il y a plus d’un siècle. »

Mais est-ce réellement aux Desjardins et autres Coop fédérées de promouvoir le modèle coopératif ? Patrice Gagnon, directeur général de l’Association des professionnels en développement économique du Québec (APDEQ), en doute. « Ces entreprises sont trop grosses, trop loin des réalités des entreprises en démarrage, dit-il. Si vous voulez convaincre une classe de 5e secondaire des vertus de la coopération, il vous faut un modèle accessible, comme une coop locale qui compte 10 membres et qui vient témoigner de ses réalités. »

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