Ma santé, ma responsabilité

Coopératives de santé japonaises

Véronique Chagnon

Pouvez-vous expliquer à quoi correspond la pression artérielle, et connaissez-vous la vôtre? Si vous avez répondu « non » à ces questions, rassurez-vous, vous faites partie de la majorité de la population québécoise pour qui les deux nombres qui se superposent sont un charabia qu’elle doit interpréter sur les sourcils du médecin qui les lit.

Au Japon, pourtant, une part significative des habitants vérifie ces indicateurs de santé régulièrement. C’est que le pays du soleil levant ne mise pas que sur son alimentation traditionnellement faible en gras pour rester en santé. Les coopératives de santé ont un rôle crucial à jouer dans ce créneau. La clé de la prévention? Les Hans Kaï, « petits groupes » en japonais, au sein desquels les membres adhérents se réunissent pour assister à des ateliers santé. Cette initiative pourrait bien devenir une importante solution à la pression qu’exercera chez nous, dans quelques années, la population vieillissante sur le système de santé du Québec.

« Aujourd’hui, les hôpitaux traitent des milliers de cas qui auraient pu être évités avec une prévention accrue. Presque 40 % des gens chez qui on fait du dépistage ont une pression artérielle trop élevée sans le savoir », s’exclame Nancie Allaire, directrice de la coopérative de santé Robert Cliche, en Beauce. Depuis maintenant un peu plus d’un an, la coopérative a adopté la méthode des coopératives japonaises pour inciter la population de son territoire à prendre sa santé en main.

C’est madame Allaire elle-même qui, de retour d’un voyage au Japon, en 2007, à la recherche de modèles novateurs, a importé le concept au Québec. Elle a été impressionnée par les opérations de dépistage à grande échelle menées par le système coopératif. « Ils se postaient sur les coins de rue pour mesurer la pression artérielle de milliers de gens en une journée », se souvient-elle. « C’est ce qui fait la grande différence dans les coopératives santé du Japon, confirme Jean-Pierre Girard, chercheur et auteur spécialisé dans les coopératives de santé, qui était aussi du voyage en 2007. Systématiquement, les infirmières et les médecins insistent d’abord sur le dépistage précoce et la promotion de la santé : le sommeil, la nourriture, l’activité physique, avant de recourir aux médicaments. »

Le réseau de coopératives de santé japonais a l’avantage du nombre : 2,75 millions de membres répartis dans 111 coopératives, 77 hôpitaux, 303 centres de santé, 46 bureaux de dentisterie, et ça continue. La promotion peut donc être faite à très grande échelle et dans toutes les sphères de la santé des patients.

« L’outil le plus intéressant, c’était le groupe Hans », croit cependant Nancie Allaire. Un Hans Kaï, c’est d’abord une équipe de membres qui se réunit régulièrement pour prendre ses indicateurs de santé et assister à un atelier sur un thème défini. Plus de 340 000 membres des coopératives japonaises en font partie. Pour Hiroki Tokubo, directeur général de HeW Co-op Japan, soit la Fédération japonaise des coopératives de santé et de bien-être, les petites bandes font toute la force du modèle de prévention. « Personne ne peut avoir un mode de vie sain en étant isolé dans son coin, lance-t-il, catégorique. Un mode de vie sain passe obligatoirement par les relations interpersonnelles, avec la famille et la communauté, par exemple. »

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est coop-japan-2.png.Les « petits groupes » sont porteurs d’avenir, tout particulièrement dans un contexte où la population japonaise, comme celle du Québec, prend des cheveux gris. « Dans un avenir rapproché, on s’attend à une augmentation du nombre de personnes âgées qui vivent seules. Il est donc très important de compter sur des structures solides qui encouragent les personnes âgées à vivre en communauté, à s’entraider pour prendre soin d’elles », rappelle monsieur Tobuko.

Pour importer le concept au Québec, la coopérative Robert-Cliche a ciblé des communautés d’appartenance. Municipalités, entreprises, organismes communautaires : il y a en tout une douzaine de groupes sur le territoire de la coopérative, et 170 participants. « On les accompagne pendant les six premières rencontres. Après, notre souhait est qu’ils puissent être autonomes, et organiser les rencontres seuls », explique Nancie Allaire.

Est-ce difficile de mobiliser les Québécois dans ce projet qui suppose beaucoup d’autogestion? « On a traversé une période où les gens attendaient beaucoup du système public en se déresponsabilisant de leur santé, mais c’est en train de changer. Ce qui fait la différence, au Japon, c’est qu’on fait confiance à l’individu pour être capable de comprendre comment fonctionne son corps. La santé n’appartient pas seulement à ceux qui sont membres des ordres professionnels. »

C’est pour des raisons historiques que, peut-être plus qu’ailleurs, les Japonais ont le réflexe de prendre leur santé en main. Le système de santé public n’a pas été mis sur pied avant la Deuxième Guerre mondiale, pendant laquelle le Japon a été bombardé, notamment de deux bombes atomiques. « Le système de santé a été développé alors pour garder les soldats en santé. Pendant ce temps, les femmes et les handicapés n’y avaient pas accès », rappelle Hiroki Tobuko. Par la suite, quand le système de santé a été ouvert à tous, il fallait débourser de belles sommes pour y avoir accès. « Le gouvernement ne prenait pas de décisions pour préserver la santé de la nation, et nous avons donc appris à prendre soin de notre famille et de nous-mêmes. »

Pour les acteurs du milieu, le modèle coopératif est la meilleure structure pour favoriser la prise en charge de la santé par les patients. « Dans le modèle coopératif, il y a un engagement à la base, non seulement financier, mais un engagement personnel », rappelle madame Allaire. Pour Jean-Pierre Girard, « quand tu adhères à une coopérative, tu sais qu’il y a un degré d’engagement supérieur ». Par ricochet, il est alors plus facile de mobiliser les gens à s’occuper de leur santé.

À la coopérative Robert-Cliche, les groupes Hans commencent en tout cas à faire leur effet. « Il est beaucoup trop tôt pour dire si ça fera diminuer le nombre de rendez-vous avec nos médecins, mais on voit déjà que la motivation a augmenté au sein des groupes, et que les gens se sentent moins perdus par rapport à leur santé », affirme Nancie Allaire, qui souhaite que le modèle se répande partout au Québec et soit porté par le réseau coopératif.

Restent encore quelques barrières psychologiques – et règlementaires – à faire tomber. Si le modèle a pu prendre de l’ampleur au Japon, c’est que la structure du système de santé le permet. « C’est assez exceptionnel, le régime public universel canadien, rappelle Jean-Pierre Girard. Il y a peu d’endroits dans le monde où les coopératives de santé doivent cohabiter avec le principe de la gratuité à tout prix dans le système de santé public. »

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