L’Euguélionne : se conter des histoires

Stéphane Desjardins

Après deux ans d’existence, la librairie féministe L’Euguélionne rayonne désormais dans tout le Québec et même hors des frontières du pays.

Le nom vient du titre d’un roman inclassable, mais résolument féministe, de Louky Bersianik, un classique de la littérature québécoise considéré comme le premier roman féministe d’ici, paru en 1976.

L’Euguélionne a donc vu le jour le 15 décembre 2016 (40 ans après le roman éponyme), résultat d’une cogitation d’une année et d’une campagne de sociofinancement menée sur Indiegogo, qui a permis de récolter 32 500 $. L’équipe a aussi obtenu quelques dons personnels, une contribution de 10 000 $ de PME MTL ainsi qu’un prêt de 30 000 $ du Réseau d’investissement social du Québec (RISQ). Après une mise de fonds de 32 500 $ par les membres, la coop de solidarité était née. Elle compte aujourd’hui 8 membres travailleuses, 10 membres de soutien et 3500 membres utilisatrices. L’emploi du féminin est ici intentionnel…

« Dans les années 1970, il y avait des centaines de librairies féministes en Amérique du Nord et partout dans le monde. En 2019, on en dénombre trois en France, deux à Londres et une dizaine aux États-Unis. Nous formons la première de la nouvelle génération de féministes au pays », explique Nicolas Longtin-Martel, cofondateur et administrateur de la librairie.

Pourquoi s’être installé dans le Village gai de Montréal, pratiquement en face du métro Beaudry ? Le choix allait de soi, parce que si la librairie fait la part belle aux écrits féministes, elle offre aussi un espace aux œuvres LGBTQ, souvent marginalisées au sein des librairies et des institutions en général.

Succès commercial

La librairie ne dérougit pas. « Ça fait un peu plus de deux ans qu’on existe, et plusieurs mois que le métro Beaudry est fermé, reprend M. Longtin-Martel. On ne ressent même pas l’impact de ces travaux. En fait, on a rapidement développé une clientèle de toute la région de la métropole. Nous avons des clients américains, des autres provinces et même de la France. Ils n’ont souvent pas accès à ce type de librairie ou à certains auteurs que nous tenons en stock. Nous vendons des ouvrages en français et en anglais. Les essais en anglais se vendent d’ailleurs mieux que la fiction… »

La coop voulait mettre de l’avant les écrits de femmes et des membres de la communauté LGBTQ, que l’industrie à tendance à bouder. En librairie, les femmes sont sous-représentées dans plusieurs catégories, ou classées dans les mauvaises sélections. « J’ai déjà vu Une chambre à soi, de Virginia Woolf, offert en fiction alors qu’il aurait dû être classé dans les essais, reprend le gestionnaire. De plus, les livres écrits par des femmes sont souvent les premiers à être retournés aux éditeurs. Et celles-ci gagnent moins de prix littéraires que les hommes. »

La librairie vend également certains ouvrages féministes majeurs, qui ne sont pas encore traduits de l’anglais. Plusieurs touristes américains achètent aussi des livres en français. Outre Louky Bersianik, L’Euguelionne tient en stock des auteurs difficiles à dénicher en librairie traditionnelle, comme Audre Lorde, Octavia Butler, Simon Boulerice, bell hooks, Kevin Lambert, Sam Bourcier, Guy Hocquenghem, Françoise d’Eaubonne. Elle propose en outre des titres assez anciens qui méritent d’être redécouverts ou qui sont tombés dans l’oubli.

Par ailleurs, la librairie fait affaire avec des éditeurs spécialisés, comme Remue-ménage, Mémoires d’encrier, Hannenorak, Les Éditions Sans Fin et Cambourakis (connue pour sa collection Sorcières). Elle offre aussi des livres jamais traduits ici mais d’une grande importance chez nos voisins du Sud, souvent inédits ou en réédition.

On y trouve aussi plus de 300 titres en autoédition et des zines.

Faire une différence

L’Euguélionne est une coopérative à but non lucratif : tous les bénéfices sont reversés à la librairie pour assurer son développement. « Au lieu de faire des profits, on préfère améliorer nos conditions de travail ou le local, et investir dans les stocks. On organise événements, tables rondes et lancements de livres, et on fait des dons de livres à des OBNL qui organisent des tirages, par exemple. On ne fait pas que vendre des livres : on tente de joindre notre marché là où il se trouve », reprend monsieur Longtin-Martel.

En septembre, L’Euguélionne lançait d’ailleurs sa boutique en ligne bilingue. L’été dernier, elle a obtenu son accréditation gouvernementale : elle offre ainsi un service de recommandations personnalisées pour bibliothèques scolaires et municipales.

L’industrie du livre traverse d’importants bouleversements, mais les librairies spécialisées s’en tirent mieux que les généralistes. Par contre, la dernière librairie féministe canadienne, la Northern Women’s Bookstore (Thunder Bay), a fermé ses portes en 2015 à la suite du décès de sa fondatrice. L’Euguélionne est donc la seule librairie féministe au pays. Et le succès est au rendez-vous.

librairieleuguelionne.com

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