Les travailleurs aux commandes d’une nouvelle ère

Véronique Chagnon

Richard Wolff, économiste et professeur émérite à l’Université du Massachusetts, mène un combat pour donner aux travailleurs le contrôle de leur avenir. En véritable mission d’éducation populaire, le professeur Wolff leur répète inlassablement que leur voix est le meilleur remède aux tares du capitalisme. Et il a trouvé le modèle d’entreprise parfait dans les coopératives de travailleurs.

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Richard Wolff

« Le type de coopératives qui m’intéresse, ce sont les coops de travailleurs – où les travailleurs sont leur propre conseil d’administration, décident quoi produire, où le produire, et quoi faire avec les profits », lance le professeur Richard Wolff depuis son bureau de New York.

Certains disent que c’est l’avidité des dirigeants. D’autres que c’est la gourmandise des consommateurs. Mais pour Richard Wolff, l’unique responsable de la dernière crise économique dont le marché de l’emploi peine encore à se relever est le manque de démocratie en entreprise. « Le problème majeur d’une entreprise capitaliste typique, c’est que 15 à 20 personnes prennent toutes les décisions: où produit-on? comment produit-on? que fait-on avec les profits? Et les travailleurs doivent vivre avec les orientations choisies. Or, les membres d’un conseil d’administration et les travailleurs ont des intérêts tout à fait contraires. »

Alors que les marchés financiers ont repris les couleurs que la dernière crise leur avait arrachées, la famille américaine moyenne a perdu un tiers de sa valeur depuis 2005. Son salaire moyen est aussi plus bas qu’en 2005. Cela ne surprend pas Richard Wolff. Délocalisations, réductions de la masse de travailleurs, baisses salariales: le prof Wolff n’y voit que le résultat du fossé qui sépare les intérêts du conseil d’administration, les surplus destinés aux actionnaires, et ceux des employés, dont le travail lui-même est le pain et le beurre.

« Si ceux qui prennent les décisions sacrifient les intérêts de ceux qui sont exclus du processus, pour améliorer les conditions d’emploi, la solution est claire, logique : les travailleurs eux-mêmes doivent être aux commandes. […] Ce sont les personnes qui doivent vivre avec les conséquences des choix qui doivent prendre les décisions. »

Des décisions qui, en plus, s’avèrent souvent plus productives et plus efficaces lorsqu’elles sont prises par les experts du terrain, qui sont aussi ceux qui devront les mettre en pratique.

Au royaume du capital

Pour Richard Wolff, le système corporatif porte l’une des plus grandes contradictions de notre temps. Libérée de la féodalité et en général de la monarchie, la population accepte que le système économique soit tout aussi antidémocratique que la cour du Roi Soleil. «On en a fini avec les rois parce qu’on a réalisé qu’ils n’avaient aucun droit de prendre les décisions qui concernaient le peuple. La révolution a amené la démocratie dans nos systèmes politiques. Or, le capitalisme, comme système économique, est non seulement antidémocratique en lui-même, mais il mine aussi nos systèmes politiques en concentrant la richesse dans une couche très réduite de la population, qui dirige à son tour le pays.» Ce constat apparaît incompatible avec ce que sont supposées être les valeurs de la « land of the free».

« Au fil des décennies, le capitalisme s’est installé sur la base d’une sorte d’accord avec les travailleurs, qui trouvaient leur compte dans la rémunération qui augmentait, et les conditions de vie qui s’amélioraient. Or, maintenant, ce qu’on dit c’est: vous ne verrez plus les conditions s’améliorer, l’heure est aux compressions. Ce qu’on ne trouve pas chez vous, on ira le trouver ailleurs. »

Pour preuve, en 2012, aux États-Unis, alors que les salaires ont historiquement représenté 50% du produit intérieur brut, leur proportion est tombée à 43,5%. Pendant ce temps, la portion du PIB qui paie les salaires du 1% le plus riche est passé de 7,3% en 1979 à 12,9% en 2012. « Pour la majorité des gens, il n’y a pas de récupération, pas d’amélioration depuis la crise de 2008. Dans ces conditions, il devient de plus en plus difficile de justifier le capitalisme. »

Le système indompté où le pouvoir de décision – et donc les profits – est concentré dans les mains de quelques-uns, perd des plumes. Le professeur Wolff dit avoir donné plus de conférences dans les deux dernières années qu’au cours de ses 40 années de carrière. Les travailleurs sortent de leur torpeur.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est reunion.png.Richard Wolff voit d’ailleurs dans les coopératives dirigées par les travailleurs un point de départ à une participation plus large de toutes les couches de la population dans la vie démocratique. « Dans une entre- prise régulière, toute l’information nécessaire pour diriger une entreprise est maintenue dans les mains de quelques personnes au sommet. Et on s’assure que ne filtre vers le bas que ce que l’on veut bien annoncer aux travailleurs, une fois les décisions cimentées. Or, dans un modèle coopératif, les travailleurs n’ont pas le choix de posséder toute l’information et d’avoir la capacité de la digérer pour prendre les décisions qui s’imposent. Et c’est peut-être là la vertu la plus importante de ce type d’entreprise: elle habitue tout le monde à prendre des décisions pour la communauté. »

Pour le professeur Wolff, certains succès coopératifs, dont le complexe industriel espagnol Mondragon, sont des exemples à suivre, malgré les défauts inhérents d’un système en transition forcé de jouer le jeu du capitalisme (manque de transparence, sacrifices au nom des profits…). « Rien n’est parfait. Le passage d’un régime à un autre, dont celui de la féodalité au capitalisme, ne s’est jamais fait sans compromis. Vous naissez dans une ère capitaliste, avec les a priori qui lui sont liés. Mais la prochaine étape a beaucoup à voir avec les coopératives de travailleurs, et on doit faire attention, en les développant, d’être très critique des éléments de l’ancien régime qui nous ont menés où nous sommes aujourd’hui. »

Richard Wolff participe donc avidement à tout un mouvement qui souhaite un changement généralisé d’attitude, une prise de conscience collective pour que l’alternative coopérative de travailleurs fasse partie de stratégies nationales organisées de développement économique. « On s’est beaucoup concentré par le passé, même chez les marxistes, sur la propriété des moyens de production, ou encore sur la règlementation des marchés. Mais l’aspect le plus négligé de la nécessaire révolution, c’est la question de l’organisation de la production. Qui dirige les entreprises ? Le contrôle par les travailleurs est la facette la plus délaissée de la réflexion critique sur le capitalisme. Il est grand temps que les coopératives de travailleurs obtiennent la reconnaissance qui leur est due. »

Richard D. Wolff est professeur émérite d’économie à l’Université du Massachusetts à Amherst, où il a enseigné de 1973 à 2008. Il enseigne actuellement à titre de professeur invité au programme en International Affairs de la New School University de New York tout en donnant également des cours au Brecht Forum de Manhattan. Auparavant, il a enseigné l’économie à Yale, à la City University de New York et à l’Université de Paris Sorbonne.

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