Les coops, méconnues des conseillers en développement économique

Stéphane Desjardins

Début février, la revue Coopoint organisait un sondage auprès des conseillers québécois en développement économique. La méconnaissance du modèle coopératif est alors clairement ressortie.

Du 30 janvier au 12 février, Coopoint a donc effectué un sondage par Internet en collaboration avec l’Association des professionnels en développement économique du Québec (APDEQ). De ses 638 membres, 49 ont répondu (taux de réponse : 7,68 %).

Ils ont répondu à huit questions portant sur leurs connaissances du modèle coopératif, ses avantages et inconvénients, et sur les difficultés particulières du modèle, ainsi que sur les enjeux de financement des coops. On leur demandait également de nommer cinq entreprises coopératives et de révéler à quelle fréquence ils recevaient des demandes d’aide financière de coops ou recommandaient le modèle coopératif.

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Marie-Claude Beaudin

Les réponses ont été compilées par l’équipe de la Chaire de coopération Guy-Bernier de l’ESG-UQAM. À noter : une majorité de répondants sont installés en région, et de sexe masculin ; 17 d’entre eux occupent un poste de direction. « Ces résultats ne sont pas satisfaisants du point de vue méthodologique, mais juste assez pour susciter une discussion », commente Marie-Claude Beaudin, coordonnatrice de la Chaire de coopération Guy-Bernier, qui a travaillé à l’élaboration des questions.

À la question « Pouvez-vous nommer cinq entreprises coopératives ? », une écrasante majorité (36) a répondu correctement. Par contre, les géants de l’économie reviennent souvent : Desjardins (34 mentions), Coop fédérée (12), Agropur (11)… Mais aussi une coop « étrangère », Mountain Equipment Coop (4 mentions). Par contre, s’est ajoutée toute une série de petites coopératives régionales ou locales, qui font partie du paysage immédiat des répondants.

Fait à noter : 30 répondants se disent assez ou très au courant des caractéristiques des entreprises coopératives. Cette majorité surprend la professeure Beaudin.

Peu sollicités

D’autre part, la grande majorité (32 répondants) dit ne recevoir que très rarement des demandes d’entrepreneurs coopérants : « Ça vient confirmer ce à quoi, intuitivement, je m’attendais », ajoute-t-elle.

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Patrice Gagnon

« La fréquence de demandes d’aide provenant de coopératives est très peu élevée, ce qui explique peut-être la méconnaissance généralisée de ce concept chez nos membres, commente Patrice Gagnon, directeur général de l’APDEQ. Moins les gens fréquentent des coops, moins ils les connaissent. De plus, dans notre réseau, nos formations et nos congrès ne sont jamais articulés autour de cette forme d’entrepreneuriat. Les gens se disent que le Chantier de l’économie sociale s’en occupe, alors c’est couvert. De fait, ils sont mieux outillés que nous. D’autant plus que le développement économique, c’est très large, et que la coopération y occupe une place restreinte. »

Patrice Gagnon croit que de nombreux entrepreneurs et coopérants frappent avant tout aux portes des organisations associées au réseau coopératif, comme les Coopératives de développement régional. Et que les coops sont souvent actives dans le secteur tertiaire, un domaine où les membres de l’APDEQ sont moins engagés. « Une infime partie des projets que nos membres pilotent sont en mode coop ; c’est clair : il faut que cette formule soit mieux connue des intervenants », dit-il.

Il ajoute toutefois que ça fait 31 ans qu’il évolue dans le développement économique, « et ça fait 31 ans qu’on dit que le modèle coop est méconnu et mérite d’être davantage connu… »

Le modèle coopératif, s’il demeure marginal au sein des cercles conventionnels du développement économique, gagnerait donc à être connu. Voilà qui va demander, on s’en doute, un travail de longue haleine en matière de sensibilisation. « Cette problématique me ramène 30 ans en arrière, ajoute monsieur Gagnon. Au début des années 1990, l’entrepreneuriat était au même point que les coopératives, aujourd’hui : on tentait d’inculquer les valeurs entrepreneuriales au sein de la population, surtout chez les jeunes. On en a parlé sur toutes les tribunes, et c’est finalement passé dans les mœurs. » Il croit que le modèle coopératif va connaître un cheminement semblable.

Les coopérants devraient parler, parler et parler encore de leur modèle, insiste-t-il. À force de taper sur le clou, il s’imposera progressivement comme mode entrepreneurial potentiel pour entrepreneurs et repreneurs d’entreprises.

Du pain sur la planche

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Nada Elkousi

Le fait que les conseillers en développement économique méconnaissent la coopération ne surprend guère Nada Elkouzi, directrice régionale du bureau Montréal-Laval à la Coopérative de développement régional du Québec (CDRQ). « Ils ne connaissent que les gros noms, les coops qui font de la pub dans les médias, dit-elle. C’est grave. Je peux comprendre pour le grand public, mais pas pour des responsables du développement économique, qui devraient être les premiers informés… »

Madame Ekouzi retient que les conseillers qui œuvrent dans des organismes qui s’occupent également d’économie sociale, comme PME MTL, connaissent davantage les coopératives. Mais un conseiller en développement économique devrait, à tout le moins, connaître la plupart des coops de sa région ! « La majorité des coopératives sont toutefois très petites et, malgré que certaines connaissent un beau rayonnement, pour la majorité, les possibilités d’interaction avec les autorités sont limitées, dit-elle. Le modèle coopératif demeure marginal, et les conseillers sont encore trop cantonnés autour de la formule inc. »

Les responsables du développement économique considèrent encore trop souvent les coopératives comme des entreprises communautaires, poursuit-elle. Même si une bonne part est à but lucratif ou a un caractère marchand. « Et puis, du côté de l’économie sociale, on les considère souvent comme trop commerciales ! témoigne-t-elle. Car elles génèrent des trop-perçus et versent des ristournes. »

Nada Elkouzi se désole de constater que, souvent, même les coopératives de travailleurs actionnaires sont méconnues, alors que ce modèle se prête bien à la reprise d’entreprises. Car il s’en crée rarement. Pourtant, le modèle est désormais bien connu des responsables du Centre de transfert d’entreprise du Québec, soutient Patrice Gagnon. « Par exemple, dans une dynamique de dévitalisation, la coopération doit prendre sa place comme modèle pertinent pour sauver les entreprises ou activités économiques qui n’ont pas de repreneur », dit-il.

Comptables, avocats, notaires, conseillers en gestion de ressources humaines et conseillers en développement économique connaissent peu le modèle coopératif : c’est notamment au gouvernement de combler le vide et de les sensibiliser (ou les former) à ce modèle, soutient Nada Elkouzi. Des efforts pourraient être faits du côté des conseillers en développement économique, dont les organismes sont subventionnés par l’État et les municipalités.

« Ce travail ne doit pas seulement relever des spécialistes en économie sociale et des coopératives régionales de développement, dit-elle. Les membres de la CDRQ l’effectuent sans relâche, mais on doit sans cesse se battre contre des mythes tenaces : que les coops, c’est du communautaire, qu’il n’y a que des patrons, que les coops ne font pas de profits, que tout le monde fait le même salaire… Ces perceptions sont absurdes, mais elles persistent. »

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