L’économie du partage : Imposture ou révolution en marche ?

Stéphane Desjardins

La plus grande compagnie de taxi au monde, Uber, n’a ni voiture ni chauffeur. Le plus grand hôtelier de la planète, Airbnb, n’entretient aucune chambre et n’accueille aucun client. Le gigantesque encanteur eBay a remplacé par des algorithmes les commissaires-priseurs et les salles d’exposition. Mais, pour plusieurs, l’économie du partage, ou «collaborative», est ailleurs. En fait, les géants du secteur ont surtout établi des modèles d’affaires qui se rapprochent davantage du capitalisme sauvage que d’une collaboration dans un esprit d’entraide, ce qui a amené l’expression « d’uberisation » de l’économie.

Léopold Beaulieu, PDG de Fondaction, en a une vision lapidaire : « Ce fameux partage est, généralement, loin d’être équitable. L’économiste Thomas Piketty rappelle, dans ses écrits, que la source fondamentale de l’inégalité est la répartition inégale de la propriété du capital. Ces plateformes en sont l’incarnation : elles transfèrent le risque vers le fournisseur de services, elles pompent la plus-value de la transaction, et l’argent quitte le marché primaire vers les paradis fiscaux, pour enrichir des actionnaires étrangers. Ces entreprises se soustraient aux obligations habituelles des employeurs : protection sociale, fiscalité, taxes de vente, assurance… Elles imposent par la force une dérégulation du marché alors que, dans nos sociétés, les responsabilités des employeurs sont pourtant loin d’être excessives. »

L’uberisation de l’économie, pour M. Beaulieu, c’est de transférer le risque sur des travailleurs autonomes sans protection sociale, faiblement rémunérés, non assujettis au salaire minimum et qui financent personnellement leurs outils de travail. « Ça crée du stress, de l’isolement, de la précarité : le cocktail parfait pour l’épuisement professionnel, alors que les propriétaires de ces plateformes font des milliards », ajoute-t-il. Certains vont jusqu’à proposer de les civiliser par des lois et des règlements, ou de carrément les interdire.

L’effet sur l’organisation urbaine est parfois catastrophique : Uber contribue à l’engorgement urbain à New York et San Francisco ; Airbnb encourage la spéculation immobilière au détriment des propriétaires et des locataires, en plus de diminuer la qualité de vie dans les quartiers à la mode, confirment nombre d’études.

Un autre modèle

Mais il existe un autre modèle d’économie du partage… qui est vraiment du partage !

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est leopold-beaulieu.png.
Léopold Beaulieu

Pour Léopold Beaulieu, ça se joue autour du mode de propriété de la plateforme. Lorsque celle-ci appartient à ses usagers, ça change tout. Et c’est ici que le modèle coopératif s’impose. Car la mutualisation des rapports sociaux passe avant tout par le mode de propriété et le rapport à l’usage. Une propriété collective limite les inégalités. « Quand on réfléchit sur le financement collectif et le principe d’économie circulaire, il y a une pertinence du modèle coopératif pour ces plateformes, dit-il. Il peut même y avoir un élément émancipateur en changeant le mode de propriété d’une entreprise privée vers le modèle coopératif. »

Or, au Québec, on ne semble pas pressé d’appliquer le modèle coopératif aux startups technologiques dans le domaine de l’économie collaborative. M. Beaulieu, qui affirme que Fondaction est ouvert à investir dans ce type de projet, estime que Québec doit mousser la possibilité d’accéder à des structures d’accompagnement.

D’autant plus qu’on ne peut demander à une coop d’organiser une campagne de financement de plusieurs millions pour mettre au point une nouvelle technologie. Mais avec le capital de risque, si.

« Plusieurs coops commencent à petite échelle, mais il est beaucoup plus difficile de dépasser le marché local, constate Laurence Solar-Pelletier, coordonnatrice du Groupe GMT à Polytechnique Montréal et coauteure d’un rapport sur le sujet rédigé pour MC2M. En Europe, ils sont beaucoup plus avancés que nous. »

Manque d’ambition

« Il y a aussi un problème d’ambition, au Québec. Les promoteurs ont une motivation locale ou communautaire, alors que la technologie permet un déploiement à la grandeur du pays, du continent et même de la planète, ajoute-t-elle. Ils ne focalisent pas assez sur la vente et le marketing. D’autant plus que l’expertise technologique coopérante se fait rare. Et ce qui complique les choses : les écoles de gestion et de génie ne parlent jamais du modèle coopératif. Pourtant, les coops sont aussi durables que les inc., sinon plus. Cette absence de visibilité désavantage les coops, alors qu’il est cool, chez les jeunes, de fonder sa startup. Enfin, il y a encore beaucoup de résistance au changement dans les milieux coopératifs. L’acceptation technologique avance trop lentement. »

Mme Solar-Pelletier donne l’exemple d’Uber : « La meilleure réponse, c’est Téo Taxi. Mais Téo aurait dû être une coop », dit-elle.

Pourtant, dans l’univers techno, il est valorisé de mousser l’innovation technologique par la coopération : un fit parfait pour la coopération, déclare la professeure, qui suggère d’appliquer la culture des incubateurs technos au monde des coopératives. « Les jeunes coopérateurs technos doivent se doter d’un vrai plan d’affaires : savoir vendre leur projet aux financiers, au public, par les réseaux sociaux, recruter et gérer du personnel… »

Et le financement est un frein, affirment tous les coopérateurs technos en phase de démarrage. Même si le Québec dispose d’une flopée d’organismes et de programmes qui se consacrent expressément au financement de nouvelles coops.

Une définition

L’économie du partage, ou collaborative, est une activité économique ou sociale se déroulant directement entre deux personnes (pair à pair), rendue possible par les technologies numériques, notamment Internet et les téléphones mobiles. Le rôle de l’intermédiaire est de faciliter la communication et la transaction, ou d’offrir des services communautaires.

La Coop fédérée

L’agriculture de précision mousse la productivité

Au printemps 2017, La Coop fédérée se lançait dans un programme de portail pour ferme intelligente. On y offrait aux producteurs des services diversifiés aux producteurs : facturation, production d’états de compte, analyses de sol ou de fourrages, renouvellement de commandes en ligne… Un deuxième volet, déjà en marche, comprend l’agriculture de précision, et un troisième, portant sur les objets connectés, décollera bientôt.

« En agriculture de précision, on capte des images satellites qui permettent analyses et diagnostics pour les zones ou parcelles de champ qui nécessitent une attention particulière, mais à taux variable : on peut appliquer un produit, mais pas la même quantité partout, explique Saad Chafki, vice-président, technologie de l’information, à la division agricole de La Coop fédérée. Ça amène à faire des économies en intrants et à minimiser les impacts environnementaux. »

Le troisième volet, qui a commencé dans une vingtaine de fermes-pilotes (on en vise 200 à terme), consiste à installer des capteurs intelligents connectés à l’Internet, sur des silos par exemple, pour connaître et contrôler les niveaux de moulée en temps réel. Passé un certain seuil, une alerte est déclenchée, et une commande est passée à La Coop fédérée. Le système permet d’optimiser les livraisons et de réaliser des économies, qui sont refilées aux producteurs. 

Ces technologies permettent aussi d’analyser toute la production laitière d’un producteur, de la comparer à d’autres et de partager des données de façon confidentielle. « Les producteurs améliorent collectivement leurs pratiques », révèle M. Chafki. Éventuellement, La Coop fédérée entend établir un marché virtuel, qui permettra notamment aux producteurs de partager de la machinerie non utilisée à plein temps. « Le partage, c’est notre ADN. Et les producteurs sont habituellement très ouverts aux changements technologiques quand ils en constatent les avantages », conclut-il.

La Coop fédérée a été fondée en 1922. C’est la plus importante entreprise agroalimentaire du Québec et la 24e au monde ; elle regroupe 120 000 membres répartis dans 70 coops affiliées. Elle compte 18 000 employés et affiche un chiffre d’affaires de 9,2 milliards de dollars. Elle est aussi connue pour ses bannières Élite, La Coop, BMR, Unimat, Agrizone, Potvin & Bouchard, Olymel, Flamingo et Lafleur.

lacoop.coop

Eva

Quand de jeunes coopérateurs veulent clencher Uber

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est eva.png.Lancée il y a quelques semaines, Eva est une plateforme coopérative décentralisée de mise en liaison instantanée entre membres conducteurs et membres passagers. L’application de covoiturage se distingue par le fait que clients et chauffeurs sont membres d’une même coopérative contrairement à Uber, une société privée de San Francisco qui pratique l’optimisation fiscale à partir des Pays-Bas et qui se finance avec des fonds d’investissement et de capital de risque.

Eva se distingue aussi d’Uber sur le plan technologique : ses jeunes promoteurs montréalais font appel à une version dernier cri de la technologie des chaînes de blocs (blockchain), qui est tellement nouvelle qu’elle a été lancée il y a quelques mois seulement !

« Elle nous permet d’assurer un système immuable, de nous prémunir contre les attaques informatiques par déni de service, comme en ont souffert Uber et son concurrent Lyft, en plus de partager des données avec les planificateurs urbains tout en préservant l’identité des membres », explique Dardan Isufi, chef d’orchestre opérationnel, cofondateur et… étudiant en sciences politiques à l’Université Laval. L’autre cofondateur, Raphael Gaudreault, est aussi étudiant, en génie logiciel de McGill.

M. Isufi rappelle que les services Uber et Lyft s’approprient les données confidentielles pour les revendre, sans les partager avec les autorités municipales. Cela permettrait pourtant de mieux planifier la fluidité urbaine et le développement d’infrastructures.

La technologie d’Eva permet d’adapter le service à la réalité et à la réglementation de chaque ville. Et la blockchain de type Eos, choisie par Eva, permet des transactions quasi instantanées, sans faire appel à une lourde infrastructure de minage des cryptodonnées, qui a un impact épouvantable sur l’environnement. Le système est décentralisé, sécuritaire, et chaque communauté applique sa formule selon ses besoins (assurance, formation, tarification, etc.) : « C’est exactement dans l’esprit de la coopération, reprend M. Isufi. On veut donner aux gens le pouvoir de leur mobilité. »

Ce dernier met toutefois un bémol : bien qu’il ait lancé la première entreprise canadienne misant sur la technologie blockchain, la récolte d’une première ronde de financement de 63 000 $ fut extrêmement difficile. « Le statut de coopérative, la peur d’affronter un géant bientôt coté en Bourse, la technologie blockchain qui fait penser au bitcoin, tout cela en a rendu certains assez frileux, dit-il. Pourtant, la formule coopérative est réellement la seule forme juridique permettant d’instaurer une véritable plateforme transactionnelle de type pair à pair… »

Eva a tout de même pu convaincre le ministère québécois de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité, le RISQ, PME MTL Centre-Ville, Capital Desjardins, la Caisse d’économie solidaire Desjardins, la CDRQ, Coopsco, l’espace collaboratif L’Esplanade et Coopératives et mutuelles Canada. Le service est offert à Montréal, Québec et Saguenay. Mais Eva vise la planète tout entière !

eva.coop

À l’international

  • Co-operative Technologists (CoTech) network est une coop regroupant des startups technos britanniques et dont le manifeste affirme que « les travailleurs qui possèdent leur entreprise et contrôlent leur destinée créent de meilleurs milieux de travail, fournisseurs et technologies ».
  • Agile Collective, une équipe de 13 développeurs Web britanniques réunis dans une coopérative de travailleurs, réinvestit tous ses profits dans sa croissance et des réserves de capitaux qui totalisaient 143 000 livres (245 000 $) en décembre dernier.
  • Stocksy est une coop dont le siège social se trouve à Victoria (Colombie-Britannique) et qui gère une banque d’images et de films. Elle a plus d’une centaine de clients de la liste des Fortune 500 américaine. Elle a versé plus de 20 millions de dollars à ses artistes membres, à ce jour.
  • Up&GO branche ses membres clients et nettoyeurs new-yorkais et remet à ces derniers 95 % des frais de services d’entretien ménager résidentiel et commercial. Le géant bancaire Barclays est client ainsi que de nombreuses coops de la Grosse Pomme.

Laisser un commentaire