Le modèle coopératif boudé par les universitaires ?

Stéphane Desjardins

Les universités, spécialement les écoles de commerce et de gestion, ne sont pas en mode coop. Mais c’est sur le point de changer.

Le modèle coopératif est-il enseigné à l’université ? La recherche universitaire s’y intéresse-t-elle ? Oui, mais à la marge. Et si elle est enseignée, la coopération ne fait toujours pas partie du cursus principal. Actuellement, un étudiant en sciences de la gestion inscrit dans une université québécoise peut effectuer tout son parcours scolaire sans jamais avoir été initié aux concepts et réalités de la coopération.

Pour certains, c’est un véritable scandale, surtout que la coopération et l’économie sociale représentent 10 % du PIB de l’économie québécoise.

Mais les principaux intéressés, les profs qui enseignent et mènent des travaux de recherche en coopération, jurent que ça change. Et que le futur sera ensoleillé pour les coopératives dans le milieu universitaire.

Alors, pourquoi le modèle de la société privée par actions, la inc., occupe-t-il encore pratiquement tout l’espace dans nos écoles de gestion ?

Pas surprenant

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Gaston Bédard

« Les autres modèles d’entreprises ne sont pas basés sur des modèles d’affaires similaires aux inc., même si certaines de leurs activités, parfois marchandes, créent de la richesse et des emplois, explique Gaston Bédard, PDG du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCD). Je crois que le milieu n’a pas encore saisi l’ampleur de la valeur économique de ces entreprises. La création de richesse liée aux coopératives est pourtant considérable. Cégeps et universités doivent en tenir compte et mener une réflexion conséquente. »

Les patrons du réseau d’enseignement supérieur sont-ils au fait de la coopération ? Ils cherchent avant tout à recruter des talents, profs et étudiants, de niveau mondial, répond monsieur Bédard, qui croit que les dirigeants universitaires réfléchissent déjà à l’avenir de leurs institutions — à leur popularité aussi.

« On doit leur démontrer quels seront les besoins de la société de 2030, dit-il. Et ça passe par les modèles d’affaires différents, y compris, évidemment, les coops. On doit donc inventer aujourd’hui les formations de demain. Certes, les notions d’économie sociale et de coopératives sont à la mode chez les jeunes, mais on doit aller plus loin. Les chercheurs doivent y voir des solutions pour le futur de nos sociétés, mais y travailler dès maintenant. »

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Dominic Martin

« Même dans une faculté comme l’École des sciences de la gestion (ESG-UQAM), la coopération occupe une place marginale comparativement aux inc., notamment dans le discours, la théorie, la réflexion et le programme d’enseignement, commente Dominic Martin, professeur au Département d’organisation et ressources humaines. Le paradigme dominant est celui des inc., et ce n’est pas que culturel. C’est une sorte de culte, un mimétisme institutionnel : on reproduit les formes organisationnelles que l’on connaît. Même si je n’en suis pas convaincu, les travaux dominants en droit et en économie semblent démontrer qu’il y a des avantages aux inc. Peut-être que le type d’actionnariat de ces entreprises permet de créer une impression de contrôle chez les entrepreneurs. »

« On est encore dans le mythe de l’entrepreneur héros, souvent masculin, du self made man, ajoute Valérie Michaud, professeure au Département d’organisation et de ressources humaines. On véhicule beaucoup cela, en entrepreneuriat. »

Pour cette dernière, il y a encore beaucoup de travail à faire pour démontrer que l’économie est plurielle, que plusieurs modèles répondent aux besoins de la population en général, autrement que par l’actionnariat. « Bien des gens ne réalisent pas la place de la coopération dans leur propre vie, dit-elle. Même les profs. Quand on leur expose des modèles comme Desjardins, Coopsco, la câblodistribution coopérative, dont ils sont souvent déjà membres, dont ils bénéficient des privilèges, ils se mettent à réfléchir… »

Elle souligne que les manuels de gestion classiques reprennent essentiellement des modèles tirés de grandes entreprises privées, souvent étrangères. Ils ne tiennent pas compte de la réalité québécoise, ni celle des PME Inc. ou des coopératives.

Elle ajoute que plusieurs de ses collègues professeurs comprennent mal la base de la coopération, que nombre d’entre eux ne sont pas à l’aise avec les concepts fondamentaux.

Les deux solitudes

Dominic Martin constate que les univers des inc. et des coops sont deux mondes qui ne se côtoient pas tellement : « Chacun fait carrière en s’investissant beaucoup dans son domaine. Les profs et chercheurs qui se consacrent au modèle coopératif doivent démythifier ses avantages, car la coopération n’a pas toujours bonne réputation du côté des inc. En fait, j’ai beaucoup travaillé avec la littérature des sociétés publiques par actions. Dans mes discussions avec les spécialistes du domaine, j’ai constaté qu’il y a réellement un cynisme par rapport à n’importe quelle autre forme d’organisation que les inc. Pour moi, c’est clair que, dans le mainstream, les coops n’ont pas la cote. Comme en témoignent les travaux de Henry Hansmann et Reinier Kraakman, et leur ouvrage The End of History of Corporate Law[1]. Leur thèse est claire : la société par actions est la forme ultime ou parfaite d’organisation, ou à tout le moins la plus désirable. »

Pour Dominic Martin, la vente sera ardue auprès de certains milieux universitaires : « Je caricature, mais les coopératives sont souvent perçues comme des clubs de hippies qui ne veulent surtout pas faire de l’argent. Pourtant, l’argument économique contre le modèle coopératif se défend mal, car les coops ont une résilience plus élevée que les inc. Mais ce n’est pas connu et certes pas acquis chez la majorité des chercheurs et penseurs en administration », dit-il.

« Il ne faut pas se leurrer : on ne contaminera pas tout le monde à la cause de la coopération, signale Valérie Michaud. Et la rencontre entre les jeunes générations d’étudiants et le monde de la coopération doit encore se faire dans les écoles de gestion. On ne doit plus se contenter de saupoudrer des exemples dans les cours : il faut développer des programmes précis pour outiller la gestion collective. »

« En ce qui me concerne, il n’y a pas de préjugé favorable envers quelque forme d’organisation que ce soit dans mon entourage, constate Éric Brat, professeur à HEC Montréal et directeur de l’Institut international des coopératives Alphonse-et-Dorimène-Desjardins. Certes, le modèle coopératif est assez peu étudié et documenté sur le plan de la recherche : il n’y a donc pas beaucoup de matière qui nourrit l’enseignement. Et le modèle coopératif n’est pas tellement communiqué sur la place publique. D’autant plus que la presse économique s’intéresse avant tout aux organisations cotées en Bourse. Les coops passent souvent sous le radar. »

Comme avant

« Dans mes recherches, j’ai trouvé des études d’Europe du Nord qui démontraient que, au début du siècle dernier, on parlait du modèle coopératif, on l’expliquait, on lui donnait une grande place dans les écoles de commerce et de gestion, tant en Europe qu’aux États-Unis, commente Luc Audebrand, professeur agrégé à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de leadership en enseignement sur l’enseignement social, qui cite des travaux de Panu Kalmi, de l’Université de Helsinki[2]. Après la Deuxième Guerre mondiale, ça a baissé dramatiquement jusqu’à disparaître. Car le modèle coopératif fut associé à l’idée de collectif, donc de communisme. On le craignait. »

Certaines écoles de gestion montréalaises ont fini par abandonner leurs programmes en coopération (notamment les certificats en gestion), qui étaient offerts jusqu’à la fin des années 1980, alors que l’Université de Sherbrooke consolidait son programme de maîtrise en coopération.

Dans la mouvance néolibérale qui a succédé à la Révolution tranquille, l’idéologie dominante veut que ce soit le capital qui doit gérer, pas les humains. « C’est le contraire avec le modèle coopératif, reprend Luc Audebrand. Mais les professeurs sont frileux, ils ne veulent pas avoir l’air fous en parlant de choses qu’ils ne connaissent pas. On connaît un phénomène de reproduction : les profs en économie et en management proviennent de grandes universités, leurs propres professeurs ne connaissent pas le modèle coopératif. D’année en année, il y a eu un rétrécissement en enseignement et en recherche, au lieu d’une diversité d’opinions. » C’est le grand paradoxe de l’institution qu’est l’université : elle est progressiste et conservatrice à la fois. Mais les universités évoluent, car elles sont influencées par les idées nouvelles, induites notamment par les jeunes générations de professeurs, de chercheurs et d’étudiants.

[1] Harvard Law School Discussion Paper. 2000. no 280.

[2] The disappearance of cooperatives from economics textbooks. Cambridge Journal of Economics; avril 2007.

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