La coopération, un paradigme d’avenir ?

André Martin

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est andre-martin.png.Deux mille douze, Année internationale des coopératives! Moment propice pour faire le point sur ce que sont les coopératives, leur identité, leurs impacts, leurs possibilités et leur avenir. Cet événement particulier s’insère à l’intérieur d’un contexte global, social et économique incertain et perturbé. Les dernières années nous ont conviés à un concert de crises humaines de toutes sortes : crise financière et spéculative, crise économique, crise sociale, crise éducative, crise écologique; en bref, des crises qui touchent toutes les dimensions humaines. Pour expliquer ce profond dérèglement, on évoque de plus en plus l’influence marquée d’une pensée dominante sur nos institutions, sur nos façons de faire et sur nos façons de concevoir le monde et l’être humain. Nous sommes en relation avec un paradigme imposant qualifié de néolibéral.

Vision financiarisée du monde
Nous assistons au déploiement extraordinaire des marchés financiers et de la généralisation de la spéculation qui consiste essentiellement à faire de l’argent avec de l’argent. La finance est de moins en moins un outil qui soutient la production réelle et la distribution de biens et services, ni celui qui contribue sensiblement à l’essor du bien commun. Par son caractère hautement spéculatif, l’activité du capitalisme financier actuel prône comme principe inviolable la libre circulation mondiale des capitaux.

Aristote, philosophe de la Grèce antique, proposait une distinction importante entre l’économie définie comme l’art d’administrer convenablement, selon des règles, les biens de la collectivité en vue d’un « vivre ensemble » authentique et la chrématistique qui vise essentiellement à l’acquisition et à l’accumulation sans réserve d’un capital financier et monétaire en vue de combler le désir propre et le plaisir de posséder. Il jugeait cette dernière comme une pratique qui déshumanise autant ceux et celles qui s’y adonnent que ceux et celles qui la subissent. La chrématistique est un état qui marginalise l’importance du bien commun et de la démocratie. Elle est donc, selon le philosophe, une erreur grave et une activité condamnable d’un point de vue social, politique et éthique. (Politiques, I, 9)

Crise systémique
Voilà qu’en ce début de 21e siècle, une des caractéristiques de la présente crise économique et sociale, « enclenchée par le déraillement de la finance, remet en cause le système capitaliste lui-même, malade de sa propre logique d’accumulation. Le nouveau régime d’accumulation par la spéculation n’a pas dénaturé le capitalisme. Au contraire, il lui a permis d’aller jusqu’au bout de ce que lui dicte sa vraie nature1 ». Si la chrématistique n’est pas une pratique nouvelle, ses conséquences actuelles le sont : la crise est maintenant globale, systémique et planétaire. D’ailleurs, l’Organisation des Nations Unies (ONU), lors d’une résolution adoptée par l’assemblée générale le 13 juillet 2009, avertissait que :

Le monde traverse la pire crise financière et économique qu’il ait connue depuis la Grande Dépression. Cette crise en évolution constante, qui a débuté sur les principales places financières du globe, s’est propagée à toute l’économie mondiale, et elle a de graves incidences dans les sphères sociale, politique et économique2.

L’hyperactivité financière et corporatiste ambiante suppose un paradigme qui apparaît : « comme s’organisant en une sphère autonome, obéissant à des lois “naturelles”, auxquelles l’action politique ne peut que consentir3». La carence politique et démocratique manifeste, voire la capitulation de la classe politique, et la difficulté de la prise en charge citoyenne contribuent à alimenter cette vision du monde.

La présente crise, devenue une crise des valeurs de par son ampleur multidimensionnelle et ses conséquences autant locales que planétaires, place l’humanité devant une impasse qu’il est urgent de comprendre et de résoudre. D’ailleurs, l’actualité présente des occasions pour remettre en question les bases mêmes du paradigme néolibéral. Comme le souhaitait Karl Polanyi, en d’autres circonstances, nous avons aujourd’hui une occasion historique de proposer une « grande transformation4» de nos organisations économiques et sociales. Une invitation se fait donc de plus en plus pressante afin de changer nos paradigmes! Définissons cette notion.

Notion de paradigme
D’un point de vue sociologique, Thomas Kuhn5 affirme qu’un paradigme représente l’ensemble des valeurs, des croyances, des techniques et des réussites adopté par une communauté humaine qui utilise ces fondements comme justificatifs aux diverses actions qu’elle accomplit. C’est un modèle social de base qui propose une conception délimitée de l’être humain soutenue par des valeurs correspondantes et des finalités spécifiques en vue de résoudre des problèmes humains qui se présentent. C’est donc une sélection assez précise d’idées et de règles déterminées à partir desquelles une société ou une organisation se donne le droit et le devoir d’agir. En fait, dans une société, un paradigme « dit ce qu’il faut voir et comment le voir et ce qu’il faut faire et comment le faire6».

Se référer à la notion de paradigme, c’est comprendre que des fondements structurés guident implicitement, voire inconsciemment, une façon personnelle et collective de penser le monde (vision épistémologique), une façon de se définir (vision anthropologique et sociale) et une façon d’agir en fonction de normes et valeurs partagées (vision politique et éthique). Globalement, c’est ce qui supporte nos propres cultures à un moment précis de l’histoire7.

[…] les individus connaissent, pensent et agissent selon les paradigmes inscrits culturellement en eux. Ainsi, les systèmes d’idées et les pratiques qui en découlent sont « radicalement organisés en vertu des paradigmes ». Ceux-ci sont invisibles et virtuels. […] ils n’existent que dans leurs manifestations8.

En bref, un paradigme détermine, à un moment donné de son histoire, une vision articulée du monde qui entraîne la création d’un univers culturel de convictions et de croyances qui s’imposent sociale- ment comme « la force impérative du sacré, la force normalisatrice du dogme, la force prohibitive du tabou9». Ainsi, à l’intérieur d’un paradigme, les principaux acteurs questionnent très rarement les bases mêmes de leur modèle. Ils se limitent surtout à s’outiller afin de renforcer et de cultiver leur propre vision du monde. On en arrive à croire que les « choses » se font culturellement d’une certaine manière parce que c’est ainsi!

Changement de paradigme
Cependant, lorsqu’un paradigme est mis à l’épreuve par des échecs répétés, c’est-à-dire par l’impossibilité de résoudre lui-même les problèmes qu’il crée, de nouvelles idées surgissent ailleurs. Des changements s’annoncent quand d’autres paradigmes alternatifs souvent marginalisés ou méconnus surprennent à donner des réponses et des résultats que le dominant ne peut fournir. Ainsi, si le néolibéralisme « a créé les conditions des multiples crises que nous traversons actuellement10 », il faut penser que les solutions ne viendront pas de ses instances officielles nationales et internationales, elles-mêmes enfermées dans leur propre logique et réduites à leur propre paradigme. Les résultats vont venir d’une autre avenue.

Ces moments de transition ont la particularité d’un éveil, d’un doute, d’un étonnement, d’une prise de conscience tant personnelle que collective afin de riposter aux obstacles nouveaux qui se présentent à la société. Une révolution des idées est donc une possible sortie de crise par l’affirmation d’une autre vision du monde qui se développe quand une communauté humaine réussit à se dégager des contradictions sociales ou scientifiques présentes.

D’où la grande importance pour les paradigmes jugés alternatifs de se définir en fonction de leur propre nature et non à la lumière d’un paradigme dominant. Tout changement de paradigme exige une transformation de la pensée et de la culture des individus et des organisations. Si les paradigmes sociaux sont des œuvres humaines, seul l’être humain peut les changer par une révision profonde de ses normes et de ses paramètres. Rien de simple comme processus, car l’exigence vient du fait qu’il faut accroître la capacité d’intégrer de nouvelles grilles mentales pour guider de nouvelles façons de faire. L’éducation joue ici un rôle essentiel.

Notre époque est donc soumise à une perspective dont la vision du monde exclut, sépare et divise continuellement les champs d’activités humaines (social, culturel, économique, politique, spirituel, etc.). Aujourd’hui, c’est un modèle dénoncé. C’est un paradigme

simplificateur qui présente une conception humaine unidimensionnelle et monoculturelle sans insistance sur ses grandes dimensions. Il semble donc urgent de le confronter à d’autres paradigmes, plus intégrateurs, plus conjonctifs, plus unificateurs. N’est-ce pas le cri lancé par bon nombre de communautés et d’observateurs?

Les mesures à prendre doivent se situer dans une perspective de changement systémique qui n’a rien à voir avec une simple “moralisation” du capitalisme. Il s’agit de rompre avec le système économique qui a conduit à la crise actuelle parce qu’il est fondé sur une surexploitation du travail et de la nature. Un profond changement de société, fondé sur la solidarité plutôt que la concurrence, devient nécessaire afin d’organiser sur de nouvelles bases les rapports des hommes et des peuples entre eux et avec leurs écosystèmes11.

Des avenues variées se présentent sur la place publique. D’un monde de divorce entre l’économie et la justice sociale, entre le développement et la croissance, entre la politique et l’éthique, entre la propriété privée et les laissés-pour-compte, apparaît la volonté d’un changement profond par l’expression populaire d’un besoin d’« inclusivité » participative, de démocratie réelle (politique et économique), de dialogue véritable, d’ouverture et d’autonomie, d’interdépendance et d’interrelation. En bref, un univers de coopération qui « […] remet la propriété entre davantage de mains, qui démocratise le pouvoir économique et qui partage les richesses12 ».

La coopération, la solidarité, la recherche du bien commun, la propriété collective et la démocratisation de l’économie n’offrent-elles pas des solutions que le modèle prépondérant tarde à donner? Comment éviter les conséquences désastreuses tant sur le plan humain qu’écologique?

La coopération
Selon l’Alliance coopérative internationale (ACI), une coopérative est « une association de personnes, volontairement réunies pour satisfaire leurs aspirations et besoins économiques, sociaux et culturels communs au moyen d’une entreprise dont la propriété est collective et où le pouvoir est exercé démocratiquement13 ». De cette définition bien connue se dessine une vision fondamentale du monde et de la personne porteuse de sens. Par son enracinement économique, la coopérative participe déjà à modifier les situations sociales par un développement solidaire et équitable contribuant aux meilleurs intérêts de tous. Cette organisation n’a pas qu’à trouver sa place dans un système économique particulier comme celui qui nous occupe actuellement. Elle a également les paramètres pour le « bouleverser » de l’intérieur par la participation active et transformatrice des membres eux-mêmes. Tout en étant économique, la coopération est aussi une façon de voir le monde, une manière d’être et de vivre.

C’est un paradigme qui situe l’être humain au centre d’un projet socioéconomique par son engagement et son processus démocratique. Le fait qu’elle mette toujours de l’avant la primauté de la personne et de la collectivité sur le capital est une des caractéristiques qui différencie la coopération du néolibéralisme actuel pour lequel il s’agit plutôt de la primauté du capital sur la personne. Pour cette raison, la performance coopérative et humaine est la finalité du projet entrepreneurial qui se conjugue avec la performance économique comme moyen pour y répondre. Cette distinction est fondamentale. Le point d’ancrage du paradigme coopératif, c’est la personne avec toutes ses dimensions considérées toujours comme une fin en soi, jamais comme un moyen. D’où l’idée de la dignité humaine et de l’importance de la démocratie qui s’en dégagent.

La réalisation sociale et économique par la coopération s’inscrit nettement dans un projet de société de droits, de devoirs et de libertés où les membres, ensemble, choisissent et gèrent l’avenir de leur organisation et de leur communauté dans le respect des autres et des écosystèmes. Ce pouvoir exige, en même temps, la reconnaissance de l’égalité de tous et la connaissance suffisante pour prendre part aux débats et aux décisions collectives de façon solidaire et équitable. Fidèle à l’article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme14, cette démarche fondamentalement démocratique ouvre, dans la pratique, à une meilleure responsabilisation et prise en charge personnelle et mutuelle. C’est un mouvement civilisateur, nous enseigne Claude Béland. Ainsi, la démocratie économique coopérative s’allie à la démocratie politique « pour construire une démocratie réelle, complète fondée sur l’échange librement consenti et la propriété partagée15 ». Car encore aujourd’hui « on ne peut avoir la république dans la société tant que l’on a la monarchie dans l’entreprise16 ».

La conception de la personne sous-jacente au paradigme coopératif la présente comme un sujet moral autonome et démocrate qui interagit continuellement avec les autres sur les bases d’une éthique dont tous sont invités à s’approprier. C’est une forme particulière d’intersubjectivité humaine qui réunit et associe diverses dimensions humaines : social, culturel, économique, écologique… Le paradigme coopératif cherche à réconcilier finalement ce que la société d’aujourd’hui divise au nom d’un autre paradigme.

L’éducation
Comme le souligne l’Année internationale des coopératives, si le « mouvement » coopératif veut participer activement à l’édification d’une meilleure société, d’un meilleur monde et d’une meilleure humanité, c’est-à-dire plus consciente et plus juste, il est invité, à partir des valeurs et des principes, à penser autant sa pratique de gestion qui évolue que de mettre en pratique sa pensée qui se raffine.

La réalité du fait coopératif, son poids économique dans le monde, mais surtout sa vitalité, son dynamisme nous poussent à espérer. Pour peu qu’avec humilité, elles continuent sans relâche à enrichir les valeurs qui nourrissent leurs principes. Qu’elles poursuivent pas à pas leurs expériences singulières et tout à la fois universelles de démocratie économique. C’est aujourd’hui une nécessité17.

Pour répondre à cette revendication, l’éducation à la coopération est ici essentielle, car elle permet justement le développement personnel et collectif des vertus jugées primordiales pour l’avènement d’une saine démocratie : les connaissances suffisantes et nécessaires pour limiter l’ignorance, l’autonomie voulue pour réduire la dépendance, la confiance résolue pour vaincre la peur et l’indispensable ouverture d’esprit pour briser l’indifférence. En ce sens, l’essence de l’éducation à la coopération est l’essence même de la démocratie.

Que sera l’après 2012? Il est très difficile de prédire l’avenir de nos sociétés et de notre planète. L’histoire montre cependant que les paradigmes bougent et changent parce que des femmes et des hommes provoquent, par leurs idées et leurs croyances, les transitions et les transformations. Proposons que notre présent soit un véritable tremplin vers des possibilités qu’offre l’avenir en découvrant, dans un contexte éducatif ouvert et démocratique, la richesse, la pertinence et le sens d’un paradigme original qu’est la coopération pour notre temps! C’est un immense défi et une noble tâche pour une société qui cherche des modèles d’organisation respectueux de l’humanité elle-même et de l’environnement.

  1. GÉLINAS, Jacques B., 2009. « Le règne de la spéculation » dans Relations, n0 733, juin. [En ligne]. <http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=817>. Consulté le 22 juillet 2012.
  2. ORGANISATION DES NATIONS UNIES (ONU), 2009. Document ARES/63/303. Document final de la Conférence sur la crise financière et économique mondiale et son incidence sur le développement, 13 juillet, p. 1. [En ligne]. <http://www.ipu.org/splz-f/finance09/unga-63-303.pdf>. Consulté le 8 juin 2010.
  3. Ibid, p. 8.
  4. POLANYI, Karl, 1983. La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard.
  5. Voir l’ouvrage suivant : KUHN, Thomas, 2008. La structure des révolutions scientifiques, Paris, Éditions Flammarion.
  6. BERTRAND, Yves et P. Valois, 1999. Fondements éducatifs pour une nouvelle société, Montréal, Éditions Nouvelles, p. 39.
  7. Nous pouvons faire une lecture paradigmatique d’une partie de l’histoire du Québec : pendant plus ou moins 200 ans, le paradigme religieux catholique fut prédominant jusqu’à la Révolution tranquille, où fut provoqué un passage vers une nouvelle vision du monde : celle de la social-démocratie. Avant 1960, les gens de chez nous étaient globalement définis comme des Canadiens français catholiques pratiquants avec des normes et des valeurs hautement religieuses. Les changements des années 1960 (changement de paradigme, dirions nous) ont permis une nouvelle définition de nous-mêmes comme Québécoises et Québécois adoptant des valeurs sociales et démocratiques détachées de plus en plus de la religiosité. Les finalités ne consistaient plus à « gagner son ciel », mais à construire ensemble un pays! Depuis les années 1990, l’influence du paradigme néolibéral tente d’imposer son rythme comme dans plusieurs autres parties du monde.
  8. PAQUETTE, Claude, 1996. « Vers un projet éducatif nouveau » dans Vie pédagogique, n0 100, septembre-octobre, p. 10.
  9. MORIN, Edgar, 2000. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Seuil, p. 27.
  10. CICCIA, Luca, 2011. « Co-propriété et démocratie; la coopérative comme réponse à la crise » dans Coopératives, un modèle tout terrien, n0 05, p. 38. [En ligne]. <http://www.saw-b.be/EP/2011/Etude_2011_WEBdiffusion.pdf>. Consulté le 3 juillet 2012.
  11. PLIHON, Dominique, 2009. « Sortir de l’emprise financière » dans Relations, n0 733, juin. [En ligne]. <http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=817>. Consulté le 22 juillet 2012.
  12. CICCIA, Luca, op. cit., p. 38.
  13. ALLIANCE COOPERATIVE INTERNATIONALE (ACI), 1995. « Déclaration sur l’identité coopérative. Déclaration approuvée par l’Assemblée générale de l’ACI lors du congrès de Manchester – septembre 1995 » dans Réseau coop, vol. 3, no 2, novembre-décembre
  14. ORGANISATION DES NATIONS UNIES (ONU), 1948. Déclaration universelle des droits de l’homme. [En ligne <http://www.un.org/fr/documents/udhr/>. Consulté le 14 mars 2012.
  15. CICCIA, Luca, op. cit., p. 32.
  16. Ibid, p. 26.
  17. COLLARD, Marie-Caroline, 2011. « L’âge d’or est dans l’avenir! » dans Coopératives, un modèle tout terrien, n0 05, p. 176. [En ligne]. <http://www.saw-b.be/EP/2011/Etude_2011_WEBdiffusion.pdf>. Consulté le 3 juillet 2012.

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