Gouvernance ethnosyndicale en Bolivie

Jack Duhaime

Evo Morales est le premier indigène élu président de Bolivie (et réélu à deux reprises, depuis 2005, toujours avec une majorité absolue de voix). Mais Evo préfère se présenter comme étant le premier leader syndical à s’asseoir dans le fauteuil présidentiel…

Le syndicalisme, en Bolivie, c’est quelque chose de très sérieux, de terriblement discipliné et d’intimement associé aux racines culturelles des indigènes, largement majoritaires dans ce petit pays andin, situé sur la cime de l’Amérique du Sud.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est bolivie-2.png.Dans de nombreuses communautés rurales, mais aussi urbaines, les structures syndicales et les modes traditionnels de gouvernance se confondent. Il est souvent difficile de distinguer le président du syndicat du jyllakata (autorité originaire) et du responsable de la junte de voisin (junta de vecinos), puisque tous représentent le même peuple, uni dans un même esprit de corps.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est bolivie-3.png.Des voisins réclament davantage de professeurs pour leur école, ou l’installation, dans leur village, d’une usine de déshydratation de fruits. Ils peuvent aussi condamner des plans gouvernementaux planifiant, en cachette, la vente de gaz à l’ennemi historique chilien. Ou exiger l’expulsion d’une compagnie minière canadienne, afin qu’une coopérative locale se charge à sa place d’exploiter le gisement. Ou protester contre un projet de route menaçant l’intégrité de la jungle et de ses habitants.

Tous ces cas de soulèvements populaires sont véridiques.

Et toutes ces causes, et tous ces moyens de pression (allant de la marche à la grève générale) ont été votés démocratiquement, en assemblée générale, par un syndicat, une junte de voisins ou une autre instance populaire.

La nouvelle constitution (2009) a un joli préambule: «Le peuple bolivien, de composition plurale, depuis l’histoire insondable, inspiré des luttes populaires de libération, des marches indigènes, sociales et syndicales, des guerres de l’eau et d’octobre, des luttes pour la terre et le territoire, et avec nos martyrs en mémoire, le peuple bolivien, donc, construit un nouvel État.»

La gouvernance ethnosyndicale bolivienne est, à plusieurs égards, à l’avant-garde de la démocratie. Elle est faite de discipline, renforcée par ses racines culturelles et forgée dans le culte des martyrs. Elle est parfaite pour réclamer des droits et idéale pour manifester son opposition aux gouvernements. Mais elle convient aussi parfaitement pour organiser le carnaval, indique dans ses conclusions une équipe interdisciplinaire de chercheurs du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

Dans plusieurs communautés rurales, mais aussi dans de nombreux quartiers urbains, c’est le personnage le plus prospère du coin qui sera chargé, quand viendra son tour, d’organiser le carnaval, mais surtout d’en payer les dépenses. Un mécanisme rotatif qui permet, en parallèle, de préparer le prochain carnaval tout en réduisant les inégalités dans la communauté, ont remarqué les sociologues, politologues et économistes du PNUD.

Le propriétaire d’une flotte de camions, d’une petite usine, de kiosques de vente, de boutiques ou d’immeubles qui aura l’honneur d’être nommé par vote populaire parrain du carnaval, s’appauvrira en achetant la nourriture, les caisses de bières, les barils de chicha (alcool local), en payant les musiciens, etc. Il finira l’année plus respecté, mais pas mal moins riche. Avec plus de capital social, et moins de capital en argent sonnant. Dinero ou prestigio ? Un Bolivien du peuple choisira le prestige social.

Cas extrêmes: de riches commerçants d’El Alto et de prospères dirigeants de coopératives minières de Potosí ont payé de leur poche des dizaines de milliers de dollars pour engager de grosses vedettes mexicaines, telles que le populaire groupe Bronco ou la pulpeuse chanteuse Ana Bárbara, pour mieux faire danser leurs communautés.

La gouvernance ethnosyndicale bolivienne est parfaite pour faire tomber les dictatures ou pour organiser le prochain carnaval. Elle s’adapte moins bien, par contre, aux projets économiques, notent les chercheurs du PNUD dans leur rapport intitulé L’économie par-delà le gaz. Quand vient le temps de créer une entreprise pour générer des profits, les Boliviens perdent leur propension naturelle pour l’action collective et deviennent d’un individualisme néoclassique. Les exceptions à cette grande règle se font de plus en plus nombreuses, entre autres dans les secteurs de l’ethnotourisme et de l’agriculture biologique, note le PNUD dans un deuxième rapport (L’autre frontière).

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est bolibie-5.png.Dans le petit village tacana de San Miguel del Bala, dans les basses terres de Bolivie, sur les rives du fleuve Beni, tout près du parc national Madidi, une quarantaine de familles tacanas ont voté pour la création d’un petit complexe ethnotouristique. Les pères, les mères et les enfants se sont infligés de longs mois de famine pour construire les cuisines, les salles à manger, les dortoirs, les cabines, et même une immense salle de hamacs pour que les touristes puissent se détendre après le souper ou attendre la pirogue, le matin, à l’abri des maringouins. Les Tacanas, un peuple de chasseurs, a choisi de se transformer momentanément, par nécessité, en un peuple de castors.

« Le peuple bolivien, de composition plurale,depuis l’histoire insondable,inspiré des luttes populaires de libération, et avec nos martyrs en mémoire, construit un nouvel État. »

Le sacrifice en valait la peine. Le complexe ethno-touristique fonctionne bien à certaines périodes de l’année, et très bien à d’autres périodes. La gestion est totalement communautaire. La redistribution des profits est 100% transparente. Elle inclut toutes les familles qui ont voté en faveur du projet et qui y ont pris part, c’est-à-dire tout le monde.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est bolivie-4.png.
Julio Limpias

Limpias est à la fois le gardien de nuit et le directeur général du complexe. C’est lui qui conseille aux touristes de se tenir loin du fleuve, la nuit, alors que se mettent à grouiller petits et grands prédateurs, attendant patiemment près de l’eau que leurs proies s’approchent pour étancher leur soif.

Dans quelques mois, en vertu d’un principe de rotation visant à donner à tous l’occasion de travailler, la communauté nommera un nouveau gardien de nuit-DG. Julio Limpias devra céder sa place.

Cette pratique de rotation des charges électives figure au cœur de la gouvernance ethnosyndicale bolivienne.

La rotation des charges: un autre grand principe de gouvernance que la Bolivie peut enseigner au monde. 

Publié le 15 octobre 2017

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