Dr. Mobilo Aquafest

Pas de farce !

Stéphane Desjardins

Lorsqu’il a voulu créer un festival d’humour et en regrouper les artisans, l’humoriste Guillaume Wagner a lancé une coop. Avec le plus grand des sérieux…

Évidemment, on ne peut s’empêcher de faire un lien avec l’affaire Gilbert Rozon, qui a entraîné l’an dernier la vente de l’empire Juste pour rire à l’Américaine ICM Partners et à l’humoriste Howie Mandel. Dans la foulée, plusieurs humoristes québécois ont quitté le navire, souvent pour des raisons éthiques. Les grands festivals montréalais ont en effet accumulé récemment les critiques, surtout pour leur financement : l’OBNL récolte des millions en subventions, tandis que le volet privé empoche les bénéfices.

Lorsque Guillaume Wagner caresse l’idée de créer son propre festival, ces questionnements refont surface : « On se demandait comment gérer l’événement, dit-il. Les festivals sont souvent des OBNL qui, dans les faits, détournent des subventions au profit du privé, ce qui est peu éthique. Avec une coopérative, il est plus difficile de contourner les lois… »

Guillaume Wagner et son groupe (Adib Alkhalidey, Virginie Fortin, Philippe Cigna et Mathieu Séguin) ont sillonné tous les festivals et ne doutent pas de la bonne foi de leurs organisateurs. Mais ils n’apprécient pas cette dualité OBNL/privé. « Nous sommes cinq bénévoles et nous voulions que l’argent demeure dans la coopérative, et non qu’il profite à notre bénéfice personnel », reprend-il. Le festival décolle finalement à l’hiver 2015 et bouclait sa quatrième édition en mai dernier.

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Les cinq cofondateurs ont choisi le Mile End et les théâtres Fairmount, Rialto et Outremont, car ils ciblaient un territoire dépourvu de spectacles d’humour. Ils ne voulaient pas se mettre en compétition avec les autres événements du genre, mais recherchaient un secteur jeune et branché. Précisons que la formule d’humour prisée par le festival Dr. Mobilo Aquafest est un peu décalée par rapport à celui qui est pratiqué par les festivals établis. Il s’agit d’un humour plus expérimental, moins conventionnel, souvent assorti d’un propos social. « Certains de nos humoristes marchent moins fort dans les grands festivals parce que leur humour n’est pas très grand public, explique Guillaume Wagner. Nous sommes des artistes qui prennent des risques, qui sortent des sentiers battus. »

Ça marche
Le risque fonctionne, car les humoristes remplissent leurs salles. Les billets des trois premières éditions ont été vendus à 80 %. L’événement attire désormais plus de 5000 spectateurs. Guillaume Wagner reconnaît d’emblée que c’est un festival à petite échelle, qui s’est cependant aussi produit deux fois à Québec et qui y retournera. Et que la croissance est au rendez-vous, car le nombre de spectacles et de spectateurs augmente.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est GalaMobiloFermeture-2018-01-MikeWard.jpg.Il se réjouit du succès de l’événement et, surtout, de l’énergie qui s’en dégage : « On intéresse un public particulier, qui croît d’année en année. Nous sommes vraiment optimistes face à l’avenir », dit-il.

Contrairement à Juste pour rire, le festival n’offre pas de volet extérieur gratuit. « On y réfléchit, ajoute-t-il. Mais on a initialement lancé notre festival en hiver, alors… Depuis, on a repoussé la date en mai. On verra. »

La coopérative regroupe désormais une quinzaine de membres, tous humoristes. Tout nouveau membre est soumis à une période d’essai. S’il s’intègre bien, s’il est motivé, la coop l’intègre comme membre à part entière après une année. Sa part sociale est fixée à 100 $.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est GuillaumeWagner-01-Mobilo.jpg.La formule de coopérative n’a pas que des avantages :  « Comme dans le cas tous les autres événements culturels, nous cherchons à obtenir des subventions, explique M. Wagner. Le problème, c’est que les fonctionnaires sont habitués à négocier avec des OBNL — pas des coops. Pourtant, nous sommes une structure animée à 100 % par des bénévoles. Et nous travaillons très fort ! »

Même si le festival songe à embaucher au moins une personne, il n’a jamais réalisé de surplus. Mais il équilibre ses budgets, malgré un chiffre d’affaires de moins de 500 000 $. Or, les membres ne cherchent pas la croissance à tout prix. Ils veulent plutôt améliorer la formule, choisir des artistes originaux qui ont un propos et qui vont dans une direction différant de ce que l’on trouve habituellement en humour. Le festival aimerait aussi se doter d’un volet anglophone, pour attirer des artistes de partout dans le monde, mais qu’on ne voit jamais ici. Une idée qui coûtera cher et pour laquelle il faudra justement obtenir des subventions.

Beaucoup de travail
Le processus décisionnel est assez compliqué, reconnaît Guillaume Wagner. « Nous avons tous des carrières qui vont quand même assez bien, dit-il. Le plus difficile, c’est de se rassembler en un seul lieu pour prendre des décisions. Parfois, on se réunit par Internet. Car les artistes — c’est connu — ont des horaires atypiques. Et nous avons tous nos visions très personnelles. Mais nous finissons toujours par nous entendre. »

En fait, M. Wagner se réjouit qu’il y ait des désaccords, qu’il qualifie surtout « d’angles morts ». Une telle situation permet avant tout de peaufiner le produit. « On ne se chicane jamais, car on est fondamentalement des amis », insiste-t-il.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est GW-2203-Mobilo-03.jpg.L’humoriste et ses associés ne se doutaient pas, au départ, à quel point l’organisation d’un festival représente une somme de travail inouïe. Heureusement, à la fin de l’année, l’équipe réalise pourquoi elle a abattu autant de boulot. La fierté est palpable. Du même souffle, les membres souffrent de la lourdeur de la tâche, qui affecte la vie familiale et personnelle. C’est d’autant plus complexe que la réalité de travailler en groupe est plutôt nouvelle dans le milieu de l’humour, où les humoristes évoluent habituellement chacun dans leur coin. « Nous n’étions pas habitués à travailler autant pour les autres, dit-il. C’est toute une adaptation. Mais c’est très gratifiant ! »

La coop est très décentralisée (« le siège social, c’est mon salon », révèle M. Wagner), et chaque membre a des tâches bien définies : « Mathieu s’occupe du terrain, des affiches, des t-shirts, explique-t-il. Moi, je négocie avec les salles et je passe les commandes, Adib joue le rôle de PR et s’occupe des autres humoristes, Virginie a hérité du secrétariat. On a beaucoup ri de cette situation, mais c’est elle qui voulait le poste ! »

Dans la bonne humeur
Il fallait poser la question : l’humour désamorce-t-il les situations tendues ?

« Certainement, répond Guillaume Wagner. C’est même un problème ! Les réunions sont interminables. Mettez un groupe d’humoristes dans la même pièce, et il y a une surenchère de farces. Tout le monde veut faire la meilleure joke. Nos réunions pourraient faire un très bon spectacle… »

drmobilo.com

Publié en juin 2019

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