De quoi en faire tout un plat !

Stéphane Desjardins

L’été dernier, le café Touski célébrait ses 15 ans. En novembre, il vivait une sorte de recommencement en déménageant dans le même quartier.

En 2003, le café Touski voyait le jour dans un vieux logement de la rue Ontario, au cœur d’un quartier ouvrier dévitalisé, marqué par la pauvreté, la violence, la vente de drogue et la prostitution de rue. Trois jeunes amies, dont deux mères monoparentales qui habitaient tout près et qui voulaient échanger et agir à propos des enjeux alimentaires du quartier, venaient de se lancer dans un projet fou : ouvrir un café dans un territoire qui était (et demeure) un désert alimentaire. Un tel quartier se reconnaît par la difficulté de se procurer des aliments sains et abordables sans devoir se déplacer loin, en voiture.

Catherine Josion, Caroline Reeves et Marie-Claude Hamel (ou « MC Hamer ») ont porté ce projet à bout de bras pendant des années. « Rapidement, le café Touski devient un lieu d’échanges et une plateforme culturelle : de nombreux artistes s’y sont produits lors de mini spectacles dans un ancien appartement double avec une immense cour boisée », explique Mauve Loiselle-Dionne, l’une des 18 membres de cette coopérative de travailleurs.

Il a fallu attendre près de huit ans avant que le café se consolide véritablement et que l’équipe s’agrandisse. Mais la formule est restée la même : on va au Touski pour sa nourriture fraîche, l’ambiance familiale, sympa, discuter, faire ses travaux scolaires, rencontrer des voisins, lire livres et magazines offerts dans les présentoirs, profiter du Wi-Fi…

 « On fait partie de l’âme de notre quartier, reprend madame Loiselle-Dionne. Les gens se sentent ici chez eux. La clientèle s’est approprié les lieux. On a des familles, des gens seuls, des travailleurs des environs, des clients de tous âges et horizons. Le midi, ce n’est pas banal : le Touski est bondé, car les travailleurs viennent ici pour se rencontrer et se nourrir, même s’ils manquent de temps. »

Certains clients s’installent pratiquement pour la journée, d’autres passent en coup de vent. Beaucoup sont des habitués et fiers d’encourager leur café de quartier.

« J’ai vu certains clients inviter leurs parents ou grands-parents, ou ceux-ci amener leurs enfants ou petits-enfants, poursuit-elle. Nous servons de la nourriture santé, entièrement préparée sur place. Le nom, Touski, est une sorte de clin d’œil : le café n’offre pas que des restants… Les prix vont de 5 $ à 12 $ : on veut être abordable pour tous. Notre menu comprend même une section pour enfants. » Le menu varie selon le chef en exercice, mais on propose des plats véganes et sans gluten le lundi, par exemple.

Le Touski affiche deux catégories de prix : régulier et « plan en attente ». Dans ce dernier cas, le client paie 7 $ supplémentaires (2 $ pour un café), et la somme sert à un autre client vivant des difficultés financières. Un tableau affiche le nombre de plats et de cafés en attente. La formule n’est pas publicisée, mais inscrite au menu. Certains clients se paient un repas et demandent qu’on leur donne un plat en attente, souvent pour un enfant ou un ami sans le sou.

Autogestion

Dès le départ, la formule d’autogestion s’est imposée. Les décisions sont prises à l’unanimité, même si ça prend parfois beaucoup de temps. La gestion et le fonctionnement se font par comités internes (cuisine, finances, services) et externes (communications, événements). Chacun est membre, en rotation, d’un ou plusieurs comités, selon la charge de travail et le temps dont il dispose. Le café organise deux assemblées générales par année, et son conseil d’administration a une portée plutôt symbolique. À noter : le Touski dégage depuis trois ans des surplus qui sont entièrement réinvestis dans l’entreprise.

Le café a aussi mis sur pied des comités particuliers pour planifier le déménagement, les rénovations du nouveau local et une campagne de sociofinancement, qui a permis de récolter 20 000 $ sur Hulule. « On a atteint notre objectif à la toute fin de la campagne, reprend madame Loiselle-Dionne. On a senti l’appui très fort de la communauté. Les gens ont été très généreux. »

La formule coopérative a été mis en place par les trois membres fondatrices, qui avaient consacré personnellement 1000 $ chacune à leur projet. « C’était un moyen rapide et efficace d’instaurer un écosystème basé sur l’autogestion, poursuit-elle. Nous sommes une coop sans but lucratif, mais nous n’avons jamais demandé de subvention. La formule OBNL est davantage hiérarchisée, avec un conseil d’administration plus directif, plus officiel, qui cadre moins avec nos valeurs. »

Sauf que le déménagement a bouleversé la donne. Le café a dû solliciter un financement extérieur, car il est passé de locataire à propriétaire de son local, un condominium commercial rue Sainte-Catherine, tout près de Dufresne, dans l’ancien resto Grain de sel. S’ajoutant à la campagne de sociofinancement, le Touski a obtenu un prêt de 150 000 $ de la Caisse d’économie solidaire (pour un prix d’achat de 200 0000 $), partenaire de longue date de la coopérative. Si le Touski a perdu sa magnifique cour, il a gagné en espace intérieur, car la salle à manger est passée de 26 à 66 places.

Coopération et revitalisation

L’équipe a dû mener les rénovations et opérer le café en même temps pendant trois mois avant de déménager officiellement, le 17 décembre dernier. L’opération fut couronnée de succès, malgré certaines appréhensions.

Autogestion Touski« Nous avons fait une offre d’achat de l’immeuble où nous étions dès qu’il fut mis en vente, mais elle a été refusée, poursuit madame Loiselle-Dionne. Nous avons donc cherché un autre local pendant presque deux ans, un peu partout à Montréal. Finalement, nous avons trouvé à quatre coins de rue au sud, à égale distance (six minutes à pied) des métros Frontenac et Papineau. »

Mais le secteur est loin d’être évident : dévitalisé, il présente les mêmes caractéristiques que la rue Ontario, il y a 15 ans. « On s’est dit qu’on y allait quand même, reprend-elle. Car le café a survécu grâce à un très petit noyau de personnes, et ce, pendant des années. Comme nous sommes beaucoup plus nombreux, nous nous sommes sentis investis d’une mission envers le quartier ; il nous semblait que ce serait injuste de ne pas essayer le nouvel emplacement. D’autant plus que plusieurs membres de la coopérative, dont moi, habitons dans les environs. »

Le Touski a bien vécu cette transition. Et le quartier ne s’en porte que mieux. D’autant plus qu’il affiche encore une grille d’événements (spectacles, vernissages, soirées poésie) qui a fait sa renommée. Montréal regorge de cafés de quartier, mais peu sont autogérés et coopératifs comme le Touski !

touski.org

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