Alte, le génie en coop

Stéphane Desjardins

En janvier, une première coopérative en ingénierie a été lancée au Québec : Alte.

« On veut juste avoir du travail qui a du sens pour nous, dans des conditions qui nous conviennent ; on souhaite aussi changer les mentalités, avec et hors de notre entreprise. » C’est ainsi que Laure Cerisy, ingénieure junior et porte-parole d’Alte, résume l’orientation prise par les huit membres de la coop de travailleurs, qui compte aussi trois membres auxiliaires.

Alte offre des services en génie-conseil des procédés (collecte de données, automatisation de systèmes mécaniques), en énergie (analyse de bâtiments, bilan carbone, collecte de données) et en bâtiment (structure, bâtiment commercial, développement durable). La coop veut rendre le génie accessible à tous et a adopté une approche de type low tech et développement durable. « Par exemple, quand on instaure un système de collecte de données, on implique le client pour qu’il puisse lui-même utiliser la technologie. »

Les fondateurs de la coopérative cherchaient à travailler au sein d’une équipe où l’ingénieur reste maître de sa profession, une entreprise qui est près de ses valeurs et où il sait où vont les bénéfices. « À la fin de nos études, on nous pousse à nous diriger vers les employeurs privés, reprend-elle. Mais nous sommes un peu désenchantés de ce modèle, qui fait que les profits enrichissent les actionnaires au lieu d’aller à la collectivité. Dans les grands cabinets d’ingénierie, l’ingénieur est un simple maillon d’une longue chaîne où le profit est fondamental. »

Madame Cerisy mentionne que le modèle coopératif est pratiquement inconnu chez les ingénieurs et jamais abordé dans les écoles de génie. « Pourtant, notre métier, c’est de servir la collectivité », dit-elle.

En lançant Alte, ses membres voulaient se doter d’un droit de regard sur leurs conditions de travail, dans un milieu où les semaines de 50 heures sont valorisées. Précisons que, en génie-conseil, le professionnel est payé à l’heure. « Certains de nos membres désirent travailler 20 ou 25 heures par semaine, ce qui est rare dans notre industrie, reprend-elle. Avant qu’Alte ne soit créée, certains pensaient même quitter la profession. »

Redonner

Les membres ont à cœur les projets pilotés par Alte. Et la coop entend éventuellement redonner 60 % de ses recettes à la collectivité, certaines personnes ou organisations n’ayant tout simplement pas les moyens de se payer des services de génie.

En attendant, Alte recrute lentement ses clients, dont Moment Factory, qui lui a commandé le bilan carbone d’un de ses événements. La coop réalise aussi des projets pour des particuliers, comme la réalisation d’un toit végétalisé ou l’analyse énergétique d’un bâtiment. Elle effectue également la collecte de données et l’automatisation de procédés pour la ferme de micropousses Doso. « Chose certaine, on ne fera pas de contrats d’oléoduc », précise Laure Cerisy.

La coopérative loge dans l’espace collaboratif Esplanade, situé dans le Mile-Ex, à Montréal. La plupart de ses membres pilotent leurs projets personnels. « On se donne jusqu’à l’an prochain pour offrir du travail à plein temps à quelques-uns, reprend-elle. Et cinq ans pour réaliser nos premiers profits. On chemine lentement, pour livrer adéquatement les commandes des clients et assurer notre pérennité. »

Lorsque les fondateurs ont soumis leur projet à l’Ordre des ingénieurs du Québec, ils entretenaient certaines craintes. « On était dans un vide juridique, révèle Laure Cerisy. Ils ont été très ouverts et accueillants. Ils nous ont aidés et ont même établi une formule d’assurance professionnelle adaptée à notre réalité. » Les clients ont accueilli la nouvelle coop à bras ouverts, trop heureux d’apprécier sa culture de transparence.

Alte suscite en outre la curiosité au sein de la grande famille des ingénieurs. « Beaucoup nous ont contactés pour être membres, reprend Laure Cerisy. Tellement qu’on a dû tenir une assemblée d’information pour démythifier les réalités liées au travail en coopérative ! Car il n’est pas toujours facile d’évoluer dans un système démocratique… » Les intéressés sont surtout de jeunes diplômés qui rechignent à travailler pour les géants de l’industrie, ou des ingénieurs d’expérience qui cherchent à redonner du sens à leur carrière, dans un esprit qui reflète leurs valeurs personnelles.

altecoop.ca

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